INTRODUCTION



A LA VIE DEVOTE



par



S a i n t F r a n ç o i s d e S a l e s



ORAISON DEDICATOIRE





O doux Jesus, mon Seigneur, mon Sauveur et mon Dieu, me voyci prosterné devant vostre Majesté, vouant et consacrant cet escrit a vostre gloire. Animés les paroles qui y sont de vostre benediction, a ce que les ames pour lesquelles je l'ay fait en puissent recevoir les inspirations sacrees que je leur desire, et particulierement celle d'implorer sur moy vostre immense misericorde, affin que, monstrant aux autres le chemin de la devotion en ce monde, je ne sois pas repreuve(1) et confondu eternellement en l'autre; ains qu'avec eux je chante a jamais pour cantique de triomphe, le mot que de tout mon coeur je prononce en tesmoig nage de fidelité parmi les hazards de cette vie mortelle

: VIVE JESUS, VIVE JESUS ! Ouy, Seigneur Jesus, vives et regnes en nos coeurs es siecles des siecles. Ainsy soit-il

__________



















AVIS AU LECTEUR

(Seconde édition - 1609)



AU LECTEUR

Mon cher Lecteur (2), cette seconde edition te represente ce livret reveu, corrigé et augmenté de plusieurs chapitres et choses notables. Je ne l'ay point voulu enrichir d'aucunes citations, comme quelques uns desiroyent, parce que les doctes n'ont pas besoin de cela, et les autres ne s'en soucient pas. quand j'use des paroles de 1'Escriture, ce n'est pas tous-jours pour les expliquer, mais pour m'expliquer par icelles, comme plus venerables et aggreables aux bonnes ames. Je te dis le reste en la Preface. Nostre Seigneur soit avec toy.





AVIS AU LECTEUR

(Troisième édition - 1610)





AU LECTEUR



Ce livret sortit de mes mains l'an 1608. En sa seconde edition il fut augmenté de plusieurs chapitres, mais trois de ceux qui estoyent en la premiere furent oubliés par mesgarde (3). Despuis, il a esté souvent imprimé sans mon sceu, et, avec les impressions, les fautes s'y sont multipliees. Or, le voyla maintenant de nouveau corrigé, et avec tous ses chapitres, mais tous-jours sans citations, parce que les doctes n'en ont pas besoin, et les autres ne s'en soucient pas. Ouand j'use des paroles de l'Escriture ce n'est pas tous-jours pour les expliquer, mais pour m'expliquer par icelles, comme plus aymables et venerables. Si Dieu m'exauce, tu en feras bien ton prouffit, et recevras beaucoup de benedictions.







P R E F A C E







Mon cher Lecteur, je te prie de lire cette Preface pour ta satisfaction et la mienne.

La bouquetiere Glycera sçavoit si proprement diversifier la disposition et le meslange des fleurs, qu'avec les mesmes fleurs elle faisoit une grande varieté de bouquetz, de sorte que le peintre Pausias demeura court, voulant contrefaire a l'envi cette diversité d'ouvrage, car il ne sceut changer (4) sa peinture en tant de façons comme Glycera faisoit ses bouquetz (5) ainsy le Saint Esprit dispose et arrange avec tant de varieté les enseignemens de devotion, qu'il donne par les langues et les plumes de ses serviteurs, que la doctrine estant tousiours une mesme, les discours neanmoins qui s'en font sont bien differens, selon les diverses façons desquelles ilz sont composés. Je ne puis, certes, ni veux, ni dois escrire en cette Introduction que ce

qui a des-ja esté publié par nos predecesseurs sur ce sujet; ce sont les mesmes fleurs que je te presente, mon Lecteur, mais le bouquet que j'en ay fait sera different des leurs, a rayson de la diversité de l'ageancement dont il est façonné.

Ceux qui ont traitté de la devotion ont presque tous regardé l'instruction des personnes fort retirees du commerce du monde, ou au moins ont enseigné une sorte de devotion qui conduit a cette entiere retraitte. Mon intention est d'instruire ceux qui vivent es villes, es mesnages, en la cour, et qui par leur condition sont obligés de faire une vie commune quant a l'exterieur, lesquelz bien souvent, sous le pretexte d'une pretendue impossibilité, ne veulent seulement pas penser a l'entreprise de la vie devote, leur estant advis que, comme aucun animal n'ose gouster de la graine de l'herbe nommee palma Christi, aussi nul homme ne doit pretendre a la palme de la pieté chrestienne tandis qu'il vit emmi la presse des affaires temporelles. Et je leur monstre que comme les meres perles vivent emmi la mer sans prendre aucune goutte d'eau marine (6), et que vers les isles Chelidoines il y a des fontaines d'eau bien douce au milieu de la mer(7), et que les

piraustes volent dedans les flammes sans brusler leurs aisles (8), ainsy peut une ame vigoureuse et constante vivre au monde sans recevoir aucune humeur mondaine, treuver des sources d'une douce pieté au milieu des ondes arneres de ce siecle, et voler entre les flammes des convoitises terrestres sans brusler les aisles des sacrés desirs de la vie devote. Il est vray que cela est malaysé, et c'est pourquoy je desirerois que plusieurs y employassent leur soin avec plus d'ardeur qu'on n 'a pas fait jusques a present; comme, tout foible que je suis, je m'essaye par cet escrit de contribuer quelque secours a ceux qui d'un coeur genereux feront cette digne entreprise.

Mais ce n' a toutefois pas este par mon election ou inclination que cette Introduction sort en public :

une ame vrayement pleine d'honneur et de vertu ayant, il y a quelque tems, receu de Dieu la grace de vouloir aspirer a la vie devote, desira ma particuliere assistance pour ce regard(9) et moy qui luy avois plusieurs sortes de devoirs, et qui avois long tems auparavant remarqué en elle beaucoup de disposition pour ce dessein, je me rendis fort soigneux de la bien instruire , et l'ayant conduitte par tous les exercices convenables a son desir et sa condition, je luy en laissay des memoires par escrit, affin qu'elle y eust recours a son besoin. Elle, despuis, les communiqua a un grand, docte et devot Religieux (10), lequel estimant que plusieurs en pourroyent tirer du prouffit, m'exhorta fort de les faire publier ce qui luy fut aysé de me persuader, parce que son amitié avoit beaucoup de pouvoir sur ma volonté, et son jugement, une grande authorité sur le mien.

Or, affin que le tout fust plus utile et aggreable, je l'ay reveu et y ay mis quelque sorte d'entresuite, adjoustant plusieurs advis et enseignemens propres a mon intention. Mais tout cela je l'ay fait sans nulle sorte presque de loysir; c'est pourquoy tu ne verras rien icy d'exacte, ains seulement un amas d'advertissemens de bonne foy que j'explique par des paroles claires et intelligibles, au moins ay-je desiré de le faire. Et quant au reste des ornemens du langage, je n'y ay pas seulement voulu penser, comme ayant asses d'autres choses a faire.

J'addresse mes paroles a Philothee, parce que, voulant reduire a l'utilité commune de plusieurs ames ce que j'avois premierement escrit pour une seule, je l'appelle du nom commun a toutes celles qui veulent estre devotes ; car Philothee veut dire amatrice ou amoureuse de Dieu(11).

Regardant donq en tout ceci une ame qui, par le desir de la devotion, aspire a l'amour de Dieu, j'ay fait cette Introduction de cinq Parties, en la premiere desquelles je m'essaye, par quelques remonstrances et exercices, de convertir le simple desir de Philothee en une entiere resolution, qu'elle fait a la parfin apres sa confession generale par une solide protestation, suivie de la tressainte Communion, en laquelle, se donnant a son Sauveur et le recevant, elle entre heureusement en son saint amour. Cela fait, pour la conduire plus avant, je luy monstre deux grans moyens de s'unir de plus en plus a sa divine Majesté : l'usage des Sacremens par lesquelz ce bon Dieu vient a nous, et la sainte oraison par laquelle il nous tire a soy; et en ceci j'employe la seconde Partie. En la troisiesme, je luy fay voir comme elle se doit exercer en plusieurs vertus plus propres a son avancement, ne m'amusant pas sinon a certains advis particuliers qu'elle n'eust pas sceu aysement prendre ailleurs ni d'elle mesme. En la quatriesme, je luy fay descouvrir quelques embusches de ses ennemis, et luy monstre comme elle s'en doit demesler et passer outre Et finalement, en la cinquiesme Partie, je la fay un peu retirer a part soy pour se rafraischir, reprendre haleine et reparer ses forces, affin qu'elle puisse par apres plus heureusement gaigner pais et s'avancer en la vie devote.

Cet aage est fort bigearre, et je prevois bien que plusieurs diront qu'il n'appartient qu'aux religieux et gens de devotion de faire des conduittes si particulieres a la pieté ; qu'elles requierent plus de loysir que n'en peut avoir un Evesque chargé d'un diocese si pesant comme est le mien ; que cela distrait trop l'entendement qui doit estre employé a choses importantes. Mais moy,

mon cher Lecteur, je te dis avec le grand saint Denis (12), qu'il appartient principalement aux Evesques de perfectionner les ames , d'autant que leur ordre est le supreme entre les hommes,

comme celuy des Seraphins entre les Anges, si que leur loysir ne peut estre mieux destiné qu'a cela. Les anciens Evesques et Peres de l'Eglise estoyent pour le moins autant affectionnés a leurs charges que nous, et ne laissoyent pourtant pas d'avoir soin de la conduitte particuliere de plusieurs ames qui recouroyent a leur assistance, comme il appert par leurs epistres ; imitans en cela les Apostres qui, emmi la moisson generale de l'univers, recueilloyent neanmoins certains espis plus remarquables avec une speciale et particuliere affection. Qui ne sçait que Timothee, Tite, Philemon, Onesime, sainte Thecle, Appia estoyent les chers enfans du grand saint Paul, comme saint Marc et sainte Petronille de saint Pierre ? sainte Petronille, dis-je, laquelle, comme preuvent doctement Baronius (13) et Galonius (14), ne fut pas fille charnelle, mais seulement spirituelle, de saint Pierre. Et saint Jean n'escrit il pas une de ses Epistres canoniques (15) a la devote dame Electa ?

C'est une peyne, je le confesse, de conduire les ames en particulier, mais une peyne qui soulage, pareille a celle des moissonneurs et vendangeurs, qui ne sont jamais plus contens que d'estre fort embesoignés et chargés ; c'est une travail qui délasse et avive le coeur par la suavité qui en revient a ceux qui l'entreprennent, comme fait le cinamome ceux qui le portent parmi l'Arabie heureuse. On dit (16) que la tigresse ayant retreuvé l'un de ses petitz, que le chasseur luy laisse sur le chemin pour l'amuser tandis qu'il emporte le reste de la littee, elle s'en charge pour gros qu'il soit, et pour cela n'en est point plus pesante, ains plus legere a la course qu'elle fait pour le sauver dans sa tasniere, l'amour naturel l'allegeant par ce fardeau. Combien plus un coeur paternel prendra-il volontier en charge une ame qu'il aura rencontree au desir de la sainte perfection, la portant en son sein, comme une mere fait son petit enfant, sans se ressentir de ce faix bien aymé. Mais il faut sans doute que ce soit un coeur paternel; et c'est pourquoy les Apostres et hommes apostoliques appellent leurs disciples non seulement leurs enfans, mais encor plus tendrement leurs petitz enfans.

Au demeurant, mon cher Lecteur, il est vray que j'escris de la vie devote sans estre devot, mais non pas certes sans desir de le devenir, et c'est encor cette affection qui me donne courage a t'en instruire ; car, comme disoit un grand homme de lettres (17), la bonne façon d'apprendre c'est d'estudier, la meilleure c'est d'escouter, et la tresbonne c'est d'enseigner. Il advient souvent, dit saint Augustin, escrivant a sa devote Florentine(18), que " l'office de distribuer sert de merite pour recevoir, " et l'office d'enseigner, de fondement pour apprendre.

Alexandre fit peindre la belle Campaspé (19), qui luy estoit si chere, par la main de l'unique Apelles ; Apelles, forcé de considerer longuement Campaspé, a mesure qu'il en exprimoit les traitz sur le tableau en imprima l'amour en son coeur, et en devint tellement passionné, qu'Alexandre l'ayant reconneu et en ayant pitié la luy donna en mariage, se privant pour l'amour de luy de la plus chere amie qu'il eust au monde

: "En quoy, " dit Pline (20), "il monstra la grandeur de son coeur, autant qu'il eust fait par une bien grande victoire. " Or, il m'est advis, mon Lecteur mon ami qu estant Evesque, Dieu veut que je peigne sur les coeurs des

personnes non seulement les vertus communes, mais encores sa treschere et bien aymee devotion et moy je l'entreprens volontier, tant pour obeir et faire mon devoir , que pour l'esperance que j 'ay qu'en la gravant dans l'esprit des autres, le mien a l'adventure en deviendra saintement amoureux. Or, si jamais sa divine Majesté m'en void vivement espris , elle me la donnera en mariage eternel. La belle et chaste Rebecca , abbreuvant les chameaux d'Isaac, fut destinee pour estre son espouse, recevant de sa part des pendans d'oreilles et des brasseletz d'or (21) ; ainsy je me prometz de l'immense bonté de mon Dieu que, conduisant ses cheres brebis aux eaux salutaires de la devotion, il rendra mon ame son espouse, mettant en mes oreilles les paroles dorees de son saint amour, et en mes bras la force de les

bien executer, en quoy gist l'essence de la vraye devotion, que je supplie sa Majesté me vouloir octroyer et a tous les enfans de son Eglise; Eglise a laquelle je veux a jamais sousmettre mes escritz, mes actions, mes paroles, mes volontés et mes pensees.

A Annessy, le jour sainte Magdeleine, 1609 (22).













PREMIERE PARTIE

DE

L' I N T R O D U C T I O N

CONTENANT LES ADVIS ET EXERCICES REQUIS

POUR CONDUIRE L'AME

JUSQUES A UNE ENTIERE RESOLUTION DE L'EMBRASSER





CHAPITRE PREMIER



DESCRIPTION DE LA VRAYE DEVOTION





Vous aspires a la devotion, treschere Philothee, parce qu'estant Chrestienne vous sçaves que c'est une vertu extremement aggreable a la divine Majesté mais, d'autant que les petites fautes que l'on commet au commencement de quelque affaire s'aggrandissent infiniment au progres et sont presque irreparables a la fin, il faut avant toutes choses que vous sçachies que c'est que la vertu de devotion ; car, d'autant qu'il n'y

en a qu'une vraye, et qu'il y en a une grande quantité de fauses et vaynes, si vous ne connoissies quelle est la vraye, vous pourries vous tromper et vous amuser a suivre quelque devotion impertinente et superstitieuse.

Arellus peignoit toutes les faces des images qu'il faisoit a l'air et ressemblance des femmes qu'il aymoit(23), et chacun peint la devotion selon sa passion et fantaisie.

Celuy qui est adonné au jeusne se tiendra pour bien devot pourveu qu'il jeusne, quoy que son coeur soit plein de rancune; et n'osant point tremper sa langue dedans le vin ni mesme dans l'eau, par sobrieté, ne se feindra point de la plonger dedans le sang du prochain par la mesdisance et calomnie. Un autre s'estimera devot parce qu'il dit une grande multitude d'oraysons tous les jours, quoy qu'apres cela sa langue se fonde toute en paroles fascheuses, arrogantes et injurieuses parmi ses domestiques et voysins. L'autre tire fort volontier l'aumosne de sa bourse pour la donner aux pauvres, mays il ne peut tirer la douceur de son coeur pour pardonner a ses ennemis; l'autre pardonnera a ses ennemis, mais de tenir rayson a ses creanciers, jamais qu'a vive force de justice. Tous ces gens-la sont vulgairement tenus pour devotz, et ne le sont pourtant nullement. Les gens de Saül cherchoyent David en sa mayson; Michol ayant mis une statue dedans un lict et l'ayant couverte des habillemens de David, leur fit accroire que c'estoit David mesme qui dormoit malade (24) ainsy beaucoup de personnes se couvrent de certaines actions exterieures appartenantes a la sainte devotion, et le monde croit que ce soyent gens vrayement devotz et spirituelz; mais en venté ce ne sont que des statues et fantosmes de devotion.

La vraye et vivante devotion, o Philothee, presuppose l'amour de Dieu, ains elle n'est autre chose qu'un vray amour de Dieu, mais non pas toutefois un amour tel quel : car, entant que l'amour divin embellit nostre ame, il s'appelle grace, nous rendant aggreables a sa divine Majesté; entant qu'il nous donne la force de bien faire, il s'appelle charité ; mais quand il est parvenu jusques au degré de perfection auquel il ne nous fait pas seulement bien faire, ains nous fait operer soigneusement, frequemment et promptement, alhors il s'appelle devotion. Les austruches ne volent jamais; les poules volent, pesamment toutefois, bassement et rarement; mais les aigles, les colombes et les arondelles volent souvent, vistement et hautement. Ainsy les pecheurs ne volent point en Dieu, ains font toutes leurs courses en la terre et pour la terre; les gens de bien qui n'ont pas encor atteint la devotion volent en Dieu par leurs bonnes actions, mais rarement, lentement et pesamment; les personnes devotes volent en Dieu frequemment, promptement et hautement. Bref, la devotion n'est autre chose qu'une agilité et vivacité spirituelle par le moyen de laquelle la charité fait ses actions en nous, ou nous par elle, promptement et affectionnement; et comme il appartient a la charité de nous faire generalement et universellement prattiquer tous les commandements de Dieu, il appartient aussi a la devotion de les nous faire faire promptement et diligemment. C'est pourquoy celuy qui n'observe tous les commandemens de Dieu ne peut estre estimé ni bon ni devot, puisque pour estre bon il faut avoir la charité, et pour estre devot il faut avoir, outre la charité, une grande vivacité et promptitude aux actions charitables.

Et d'autant que la dévotion gist en certain degré d'excellente charité, non seulement elle nous rend promptz et actifz etdiligens a l'observation de tous les commandements de Dieu ; mais outre cela, elle nous provoque a faire promptement et affectionnement le plus de bonnes oeuvres que nous pouvons, encores qu'elles ne soyent aucunement commandees , ains seulement conseillees. ou inspirees. Car tout ainsy qu'un homme qui est nouvellement gueri de quelque maladie chemine autant qu'il luy est necessaire, mais lentement et pesamment, de mesme le pecheur estant gueri de son iniquité, il chemine autant que Dieu luy commande, pesamment neanmoins et lentement jusques a tant qu'il ayt atteint a la devotion ; car alhors, comme un homme bien sain, non seulement il chemine, mais. il court et saute en la voÿe des commandemens de Dieu(25), et, de plus, il passe et court dans les sentiers des conseilz et inspirations celestes. En fin, la charité et la devotion ne sont non plus differentes l'une de l'autre que la flamme l'est du feu, d'autant que la charité estant un feu spirituel, quand elle est fort enflammee elle s'appelle devotion : si que la devotion n'adjouste rien au feu de la charité, sinon la flamme qui rend la charité prompte, active et diligente, non seulement a l'observation des commandemens de Dieu, mais a l'exercice des conseilz et inspirations celestes.











1. - 1 Co 9,27

2. - AU LECTEUR, SUR CETTE SECONDE EDITION

J'ay beaucoup adjousté de choses en cette seconde edition pour satisfaire aux prieres qu'on m'en a faites. J'ay aussi changé quelques petites choses, non point au principal...



Mon Lecteur, cette seconde edition te [represente] fera voir, sil te plait, ce livret corrigé et augmenté [en beaucoup d'endroitz] de plusieurs chapitres.[Je n'ay pas voulu citer les autheurs... ] Je ne l'ay pas voulu enrichir d'aucunes citations, comme quelques uns desiroyent, par ce que [si les doctes le lisent, ilz connoistront asses que ce que je dis... ] les doctes n'en ont pas besoin, et les autres ne s'en soucient pas. En ce sujet, la simplicité est le plus riche ornement qu'on puisse employer. [Si quelqu'esprit curieux s en fasche... ] J'use souvent des motz de l'Escnture, non pour les expliquer, mais pour m'expliquer par iceux, comme plus [sains] venerables et utiles aux ames devotes. Je te dis tout le reste en la Praeface. Nostre Seigneur soit a jamais avec toy.

3. - Les chapitres , oubliés par mesgarde dans la seconde édition sont les chap. XXIII,XXXVIII et XXXIX de la seconde Partie de l'Edition Princeps :De la bien-seance des habits; Des desirs; Qu'il faut avoir l'esprit juste et raisonnable

4. - La bouquetiere Glycera changeoit en tant de sortes la disposition et le meslange des fleurs qu'elle mettoit en ses bouquetz, que le peintre Pausias demeura court, voulant contrefaire a l'envi cette varieté d'ouvrage, car il ne sceut diversifier

5. - Pline Hist Nat XXI,2

6. - Les données fantaisistes des anciens, et notamment dePline ( Historia naturalis , lib. IX, chp. XXXV) sur les huîtres à perles, demeurèrent accréditées pendant de longs siècles. Mattioli les soutenait encore dans ses Commentaria in VI Libros Dioscoridis (Venetiis, Valgrisi 1565 ), lib. Il, cap. iv.

7. - Pline Hist Nat II,103

8. - Arist. HistAnim V,19; Pline Hist Nat XI,36

9. - Voir à la Préface de cette nouvelle Edition, les détails donnés sur Mme de Charmoisy et l'origine de l'Ilntroduction a la Vie Devote.

10. - " Ce fut au R. P. Jean Forier, theologien de la Compagnie de Jesus, lors Recteur du College de Chambery." (Note marginale de l'édition de 1609.)

11. - Variante ::et l'ame qui desire d'aymer Dieu commence dès-ja d'en estre amoureuse. (Ms.)

Je regarde par tout mon dessein, qui est de conduire a la vie devote un ame qui est liee par sa vocation au commerce du monde ; et pour cela, bien que je m'essaye de la retirer du peché, si est ce neanmoins que je...

Je regarde par tout une [ bonne] ame qui a des-ja un bon desir de servir Dieu..

Regardant donq par tout un'ame de cette sorte-la, c'est a dire desireuse d'aymer Dieu, [je la prens comme par la main, et la conduis le plus avant que je puis en la vie devote et en cet amour divin, jusques au point auquel, par les advis et exercices que je luy propose... ] j'ay fayt mon Introduction de cinq Parties, en la premiere desquelles je [ la fay entierement] m'essaye de convertir son simple desir en une[ parfaitte ] entiere resolution, a laquelle je la conduis par plusieurs exercices et advis propres a cela, et la luy fay faire en fin par une confession generale [et] protestation fort authentique et solemnelle, confirmee par la Ste Communion, en laquelle elle se donne a Dieu et entr'en son amour. Cela fait, je luy monstre en la seconde Partie les moyens par lesquelz [elle peut] (Ms.)

12. - De Eccles. Hier. V,6,7

13. - Ad annum 69.

14. - Galonius Antonio, Oratorien italien, né vers 1557, mort en 1605. Historia delle sainte Vergini Romane. Rorna, Donangeli, 1591.

15. - Ep. II

16. - Pline Hist Nat VIII, 18.

17. - Peut-être ce passage contient-il une allusion au texte de Quintilien: Mox cum robore dicendi crescet etiam eruditio : A mesure que s'accroîtra la puissance de la parole, s'accroîtra l'érudition. ( Inst. orat., lib. VIII, proern.)

18. - Ep 266,1

19. - C'est par suite d'une méprise des imprimeurs qu'on lisait jusqu'ici Compaspé. Toutes les éditions de Pline portent Campaspe, orthographe confirmée par le Pancaste d'Elien (Hist, var., lib. XII, Cap. XXXIV) et le Pacate de Lucien (Imag., § VII).

20. - Hist Nat 35, 10

21. - Gn 24,20

22. - C'est par erreur que la Préface de la seconde édition, reproduite dans toutes les éditions postérieures, est, à partir de 1616, datée du jour de sainte Magdeleine 1608'. Cette méprise est d'autant plus saillante que la Préface de l'Edition Princeps se trouve datée du " 8 aoust 1608".

23. - Pline, Hist Nat 35,10

24. - 1 R 19,11

25. -Ps 118,32

CHAPITRE II



PROPRIETÉ ET EXCELLENCE DE LA DEVOTION







Ceux qui descourageoyent les Israélites d'aller en la terre de promission leur disoyent que c'estoit un pais qui devoroit les habitans, c'est a dire, que l'air y estoit si malin qu'on n'y pouvoit vivre longuement, et que reciproquement les habitans estoyent des gens si prodigieux qu'ilz mangeoyent les autres hommes comme

des locustes (1) : ainsy le monde, ma chere Philothee, diffame tant qu'il peut la sainte devotion, depeignant les personnes devotes avec un visage fascheux, triste et chagrin, et publiant que la devotion donne des humeurs melancholiques et insupportables. Mais comme Josué et Caleb protestoyent que non seulement la terre promise estoit bonne et belle, ains aussi que la possession en seroit douce et aggreable (2), de mesme le Saint Esprit, par la bouche de tous les Saintz, et Nostre Seigneur par la sienne mesme (3) nous asseure que la vie devote est une vie douce, heureuse et amiable.

Le monde voit que les devotz jeusnent, prient et souffrent les injures, servent les malades, donnent aux pauvres, veillent, contraignent leur cholere, suffoquent et estouffent leurs passions, se privent des playsirs sensuelz et font telles et autres sortes d'actions, lesquelles en elles mesmes et de leur propre substance et qualité sont aspres et rigoureuses; mais le monde ne voit pas la devotion interieure et cordiale laquelle rend toutes ces actions aggreables, douces et faciles. Regardés les abeilles sur le thim elles y treuvent un suc fort amer, mais en le sucçant elles le convertissent en miel, parce que telle est leur proprieté. O mondains, les ames devotes treuvent beaucoup d'amertume en leurs exercices de mortification, il est vray, mais en les faisant elles les convertissent en douceur et suavité. Les feux, les flammes, les roues et les espees sembloyent des fleurs et des parfums aux Martyrs, parce qu'ilz estoyent devotz ; que si la devotion peut donner de la douceur aux plus cruelz tourmens et a la mort mesme, qu'est-ce qu'elle fera pour les actions de la vertu ?

Le sucre adoucit les fruitz mal meurs et corrige la crudité et nuisance de ceux qui sont bien meurs ; or, la devotion est le vray sucre spirituel, qui oste l'amertume aux mortifications et la nuisance aux consolations : elle oste le chagrin aux pauvres et l'empressement aux riches, la desolation a l'oppressé et l'insolence au favorisé, la tristesse aux solitaires et la dissolution a celuy qui est en compaignie ; elle sert de feu en hiver et de rosee en esté, elle sçait abonder et souffrir pauvreté, elle rend esgalement utile l'honneur et le mespris, elle reçoit le playsir et la douleur avec un coeur presque tous-jours semblable, et nous remplit d'une suavité merveilleuse.

Contemplés l'eschelle de Jacob (4) (car c'est le vray pourtrait de la vie devote) : les deux costés entre lesquelz on monte, et ausquelz les eschellons se tiennent, representent l'orayson qui impetre l'amour de Dieu et les Sacremens qui le conferent; les eschellons ne sont autre chose que les divers degrés de charité par lesquelz l'on va de vertu en vertu, ou descendant par l'action au secours et support du prochain, ou montant par la contemplation a l'union amoureuse de Dieu. Or voyes, je vous prie, ceux qui sont sur l'eschelle ce sont des hommes qui ont des coeurs angeliques, ou des Anges qui ont des cors humains; ilz ne sont pas jeunes, mais ilz le semblent estre, parce qu'ilz sont pleins de vigueur et agilité spirituelle ; ilz ont des aisles pour voler, et s'eslancent en Dieu par la sainte orayson, mais ilz ont des pieds aussi pour cheminer avec les hommes par une sainte et amiable conversation ; leurs visages sont beaux et gais, d'autant qu'ilz reçoivent toutes choses avec douceur et suavité; leurs jambes, leurs bras et leurs testes sont tout a descouvert, d'autant que leurs pensees, leurs affections et leurs actions n'ont aucun dessein ni motif que de plaire a Dieu. Le reste de leurs cors est couvert, mais d'une belle et legere robbe, parce qu'ilz usent voyrement de ce monde et des choses mondaines, mais d'une façon toute pure et sincere, n'en prenans que legerement ce qui est requis pour leur condition telles sont les personnes devotes.

Croyés moy, chere Philothee, la devotion est la douceur des douceurs et la reyne des vertus, car c'est la perfection de la charité. Si la charité est un lait, la devotion en est la cresme ; si elle est une plante, la devotion en est la fleur ; si elle est une pierre pretieuse, la devotion en est l'esclat ; si elle est un baume pretieux, la devotion en est l'odeur, et l'odeur de suavité qui conforte les hommes et resjouit les Anges.









CHAPITRE III







QUE LA DEVOTION EST CONVENABLE



A TOUTES SORTES DE VOCATIONS ET PROFESSIONS







Dieu commanda en la creation aux plantes de porter leurs fruitz, chacune selon son genre (5) : ainsy commande-il aux Chrestiens, qui sont les plantes vivantes de son Eglise, qu'ilz produisent des fruitz de devotion, un chacun selon sa qualité et vacation. La devotion doit estre differemment exercee par le gentilhomme, par l'artisan, par le valet, par le prince, par la vefve, par la fille, par la mariee; et non seulement

cela, mais il faut accommoder la prattique de la devotion aux forces, aux affaires et aux devoirs de chaque particulier. Je vous prie, Philothee, seroit il a propos que l'Evesque voulust estre solitaire comme les Chartreux ? Et si les mariés ne vouloient rien amasser non plus que les Capucins, si l'artisan estoit tout le jour a l'eglise comme le religieux , et le religieux tous-jours (6) exposé a toutes sortes de rencontres pour le service du prochain, comme l'Evesque, cette devotion ne seroit elle pas ridicule, desreglee et insupportable ? Cette faute neanmoins arrive bien souvent, et le monde qui ne discerne pas, ou ne veut pas discerner, entre la devotion et l'indiscretion de ceux qui pensent estre devotz, murmure et blasme la devotion, laquelle ne peut mais de ces desordres.

Non, Philothee, la devotion ne gaste rien quand elle est vraye, ains elle perfectionne tout, et lhors qu'elle se rend contraire a la legitime vacation de quelqu'un, elle est sans doute fausse. "L'abeille," dit Aristote(7), "tire son miel des fleurs sans les interesser, " les laissant entieres et fraisches comme elle les a treuvees ; mais la vraye devotion fait encor mieux, car non seulement elle ne gaste nulle sorte de vocation ni d'affaires, ains au contraire elle les orne et embellit. Toutes sortes de pierreries jettees dedans le miel en deviennent plus esclatantes, chacune selon sa couleur, et chacun devient plus aggreable en sa vocation la conjoignant a la devotion : le soin de la famille en est rendu paisible, l'amour du mari et de la femme plus sincere, le service du prince plus fidelle, et toutes sortes d'occupations plus suaves et amiables.

C'est un erreur, ains une heresie, de vouloir bannir la vie devote de la compaignie des soldatz, de la

boutique des artisans, de la cour des princes , du mesnage des gens mariés. Il est vray, Philothee, que la devotion purement contemplative, monastique et religieuse ne peut estre exercee en ces vacations la ; mais aussi, outre ces trois sortes de devotion, il y en a plusieurs autres, propres a perfectionner ceux qui vivent es estatz seculiers. Abraham, Isaac et Jacob , David, Job, Tobie, Sara, Rebecca et Judith en font foy pour l'Ancien Testament; et quant au Nouveau, saint Joseph, Lydia et saint Crespin furent parfaittement devotz en leurs boutiques ; sainte Anne, sainte Marthe, sainte Monique, Aquila, Priscilla, en leurs mesnages ; Cornelius, saint Sebastien, saint Maurice, parmi les armes ; Constantin, Helene, saint Louys, le bienheureux Amé, saint Edouard, en leurs throsnes (8). Il est mesme arrivé que plusieurs ont perdu la perfection en la solitude, qui est neanmoins si desirable pour la perfection, et l'ont conservee parmi la multitude, qui semble si peu favorable a la perfection : Loth, dit saint Gregoire(9), qui fut si chaste en la ville, se souilla en la solitude. Ou que nous soyons, nous pouvons et devons aspirer a la vie parfaitte.











CHAPITRE IV



DE LA NECESSITÉ D'UN CONDUCTEUR POUR ENTRER





ET FAIRE PROGRES EN LA DEVOTION





Le jeune Tobie commandé d'aller en Rages : Je ne sçay nullement le chemin, dit-il. Va donq, repliqua le pere, et cherche quelque homme qui te conduise (10). Je vous en dis de mesme, ma Philothee voules-vous a bon escient vous acheminer a la devotion ? cherchés quelque homme de bien qui vous guide et conduise ; c'est ici l'advertissement des advertissemens. Quoy que vous cherchies, dit le devot Avila (11), " vous ne treuveres jamais si asseurement la volonté de Dieu que par le chemin de cette humble obeissance, tant recommandee et prattiquee par tous les anciens devotz."

La bienheureuse Mere Therese voyant que madame Catherine de Cardone (12) faisoit des grandes penitences, desira fort de l'imiter en cela, contre l'advis de son confesseur qui le luy defendoit , auquel elle

estoit tentee de ne point obeir pour ce regard ; et Dieu luy dit ; " Ma fille, tu tiens un bon et asseure chemin. Vois-tu la penitence qu'elle fait ? mais moy, je fais plus de cas de ton obeissance (13). " Aussi elle aymoit tant cette vertu, qu'outre l'obeissance qu'elle devoit a ses superieurs, elle en voùa une toute particuliere a un excellent homme (14), s'obligeant de suivre sa direction et conduite , dont elle fut infiniment consolee ; comme, apres et devant elle, plusieurs bonnes ames, qui pour se mieux assujettir a Dieu, ont sousmis leur volonté a celle de ses serviteurs, ce que sainte Catherine de Sienne loüe infiniment en ses Dialogues (15). La devote Princesse sainte Elisabeth se sousmit avec une extreme obeissance au docteur Maistre Conrad ; et voyci l'un des advis que le grand saint Louys fit a son filz avant que mourir (16) : " Confesse-toy souvent, eslis un confesseur " idoine, qui soit " preud'homme et qui te puisse seurement enseigner " a faire les choses qui te sont necessaires.

L'ami fidelle , dit l'Escriture Sainte (17), est une forte protection ; celuy qui l'a treuvé a treuvé un tresor. L'ami fidelle est un medicament de vie et d'immortalité; ceux qui craignent Dieu le treuvent. Ces divines paroles regardent principalement l'immortalité, comme vous voyes, pour laquelle il faut sur toutes choses avoir cet ami fidelle qui guide nos actions par ses advis et conseilz, et par ce moyen nous garantit des embusches et tromperies du malin ; il nous sera comme un tresor de sapience en nos afflictions, tristesses et cheutes ; il nous servira de medicament pour alleger et consoler nos coeurs es maladies spintuelles ; il nous gardera du mal, et rendra nostre bien meilleur ; et quand il nous arrivera quelque infrmité, il empeschera qu'elle ne soit pas a la mort, car il nous en relevera.

Mais qui treuvera cet ami ? Le Sage respond (18): Ceux qui craignent Dieu ; c'est a dire, les humbles qui desirent fort leur avancement spirituel. Puisqu'il vous importe tant, Philothee, d'aller avec une bonne guide en ce saint voyage de devotion, pries Dieu avec une grande instance qu'il vous en fournisse d'une qui soit selon son coeur, et ne doutes point; car, quand il devroit envoyer un Ange du ciel, comme il fit au jeune Tobie, il vous en donnera une bonne et fidelle.

Or, ce doit tous-jours estre un Ange pour vous c'est a dire, quand vous l'aures treuvee, ne la considerés pas comme un simple homme, et ne vous confies point en iceluy ni en son sçavoir humain, mais en Dieu, lequel vous favorisera et parlera par l'entremise de cet homme, mettant dedans le coeur et dedans la bouche d'iceluy ce qui sera requis pour vostre bonheur ; si que vous le deves escouter comme un Ange qui descend du ciel pour vous y mener. Traittes avec luy a coeur ouvert, en toute sincerité et fidelité, luy manifestant clairement vostre bien et vostre mal, sans feintise ni dissimulation : et par ce moyen , vostre bien sera examiné et plus asseuré, et vostre mal sera corrigé et remedié ; vous en seres allegee et fortifiee en vos afflictions, moderee et reglee en vos consolations. Ayes en luy une extreme confiance meslee d'une sacree reverence, en sorte que la reverence ne diminue point la

confiance, et que la confiance n'empesche point la reverence ; confies-vous en luy avec le respect d'une fille envers son pere, respectes-le avec la confiance d'un filz avec sa mere bref, cette amitié doit estre forte et douce, toute sainte, toute sacree, toute divine et toute spirituelle.

Et pour cela, choisisses en un entre mille, dit Avila(19); et moy je dis entre dix mille, car il s'en treuve moins que l'on ne sçauroit dire qui soyent capables de cet office. Il le faut plein de charité, de science et de prudence Si l'une de ces trois parties luy manque, il y a du danger. Mais je vous dis derechef, demandes-le a Dieu, et l'ayant obtenu benisses sa divine Majesté, demeurés ferme et n'en cherches point d'autres, ains alles simplement, humblement et confidemment, car vous feres un tres heureux voyage.







CHAPITRE V







QU'IL FAUT COMMENCER PAR LA PURGATION





DE L'AME







Les fleurs, dit l'Espoux sacré (20), apparaissent en nostre terre, le tems d'esmonder et tailler est venu. Qui sont les fleurs de nos coeurs, o Philothee, sinon les bons desirs ? Or, aussi tost qu'ilz paroissent, il faut mettre la main a la serpe, pour retrancher de nostre conscience toutes les oeuvres mortes et superflues. La fille estrangere, pour espouser l'Israélite, devoit oster

la robbe de sa captivité, rogner ses ongles et raser ses cheveux (21): et l'ame qui aspire a l'honneur d'estre espouse du Filz de Dieu, se doit despouiller du viel homme et se revestir du nouveau(22), quittant le peché ; puis, rogner et raser toutes sortes d'empeschemens qui destournent de l'amour de Dieu. C'est le commencement de nostre santé que d'estre purgé de nos humeurs peccantes.

Saint Paul tout en un moment fut purgé d'une purgation parfaitte, comme fut aussi sainte

Catherine de Gennes, sainte Magdeleine, sainte Pelagie et quelques autres ; mais cette sorte de purgation est toute miraculeuse et extraordinaire en la grace, comme la resurrection des mortz en la nature, si que nous ne devons pas y pretendre. La purgation et guerison ordinaire, soit des cors soit des espritz, ne se fait que petit a petit, par progres, d'avancement en avancement, avec peyne et loysir. Les Anges ont des aisles sur l'eschelle de Jacob, mais ilz ne volent pas, ains montent et descendent par ordre, d'eschellon en eschellon. L'ame qui monte du peché a la devotion est comparee a l'aube (23), laquelle s'eslevant ne chasse pas les tenebres en un instant, mais petit a petit. La guerison, dit l'aphorisme, qui se fait tout bellement, est tous-jours plus asseuree ; les maladies du coeur, aussi bien que celles du cors, viennent a cheval et en poste, mais elles s'en revont a pied et au petit pas.

Il faut donques estre courageuse et patiente o Philothee, en cette entreprinse. Helas, quelle pitié est-ce de voir des ames lesquelles, se voyans sujettes a plusieurs imperfections apres s'estre exercees quelques fois en la devotion, commencent a s'inquieter, se troubler et descourager, laissans presque emporter leur coeur a la tentation de tout quitter et retourner en arriere. Mais aussi, de l'autre costé, n'est-ce pas un extreme danger aux ames lesquelles, par une tentation contraire, se font accroire d'estre purgees de leurs imperfections le premier jour de leur purgation, se tenans pour parfaittes avant presque d'estre faittes, en se mettant au vol sans aisles ? O Philothee, qu'elles sont en grand peril de recheoir, pour s'estre trop tost ostees d'entre les mains du medecin ! Ha, ne vous levés pas avant que la lumiere soit arrivee, dit le Prophete (24); levés vous apres que vous aurés esté assis et luy mesme prattiquant cette leçon et ayant des-ja et nettoyé, demande de l'estre derechef (25).

L'exercice de la purgation de l'ame ne se peut ni doit finir qu'avec nostre vie : ne nous troublons donq point de nos imperfections, car nostre perfection consiste a les combattre,

et nous ne sçaurions les combattre sans les voir, ni les vaincre sans les rencontrer. Nostre victoire ne gist pas a ne les sentir point, mais a ne point leur consentir ; mais ce n'est pas leur consentir que d'en estre incommodé (26). Il faut bien que pour l'exercice de nostre humilité, nous soyons quelquefois blessés en cette bataille spirituelle ; neanmoins nous ne sommes jamais vaincus sinon lhors que nous avons perdu ou la vie ou le courage. Or, les imperfections et pechés venielz ne nous sçauroyent oster la vie spirituelle, car elle ne se perd que par le peché mortel ; il reste donques seulement qu'elles ne nous facent point perdre le courage : Delivre-moy, Seigneur, disoit David (27), de la couardise et descouragement. C'est une heureuse condition pour nous en cette guerre, que nous soyons tous-jours vainqueurs, pourvu que nous voulions combattre.







CHAPITRE VI



DE LA PREMIERE PURGATION, QUI EST CELLE





DES PECHÉS MORTELZ





La premiere purgation qu'il faut faire c'est celle du peché ; le moyen de la faire c'est le saint Sacrement de Penitence. Cherches le plus digne confesseur que vous pourres ; prenes en main quelqu'un des petitz livres qui ont esté faitz pour ayder les consciences a se bien confesser, comme Grenade (28), Bruno (29), Arias (30), Auger (31); lises les bien, et remarques de point en point en quoy vous aves offencé, a prendre despuis que vous eustes l'usage de rayson jusques a l'heure presente ; et si vous vous defies de vostre memoire, mettes en escrit ce que vous aurés remarqué. Et ayant ainsy preparé et ramassé les humeurs peccantes de vostre conscience, detestes-les et les rejettes par une contrition et desplaysir aussi grand que vostre coeur pourra souffrir, considerant ces quatre choses: que par le

peché vous aves perdu la grace de Dieu, quitté vostre part de Paradis, accepté les peynes eternelles de l'enfer et renoncé a l'amour eternel de Dieu.

Vous voyes bien, Philothee, que je parle d'une confession generale de toute la vie, laquelle, certes, je confesse bien n'estre pas tous-jours absolument necessaire, mais je considere bien aussi qu'elle vous sera extremement utile en ce commencement : c'est pourquoy je vous la conseille grandement Il arrive souvent que les confessions ordinaires de ceux qui vivent d'une vie commune et vulgaire sont pleines de grans defautz : car souvent on ne se prepare point ou fort peu, on n'a point la contrition requise, ains il advient maintes fois que l'on se va confesser avec une volonté tacite de retourner au peché, d'autant qu'on ne veut pas eviter l'occasion du peché, ni prendre les expediens necessaires a l'amendement de la vie ; et en tous ces cas ici la confession generale est requise pour asseurer l'ame. Mais outre cela, la confession generale nous appelle a la connoissance de nous mesmes, nous provoque a une salutaire confusion pour nostre vie passee, nous fait admirer la misericorde de Dieu qui nous a attendus en patience ; elle apaise nos coeurs, delasse nos espritz, excite en nous des bons propos, donne sujet a nostre pere spirituel de nous faire des advis plus convenables a nostre condition, et nous ouvre le coeur pour avec confiance nous bien declarer aux confessions suivantes.

Parlant donq d'un renouvellement general de nostre coeur et d'une conversion universelle de nostre ame a Dieu, par l'entreprise de la vie devote, j'ay bien rayson, ce me semble, Philothee, de vous conseiller cette confession generale.







CHAPITRE VII



DE LA SECONDE PURGATION, QUI EST CELLE



DES AFFECTIONS DU PECHÉ





Tous les Israélites sortirent en effect de la terre d'Egypte, mays ilz n'en sortirent pas tous d'affection; c'est pourquoy emmi le desert plusieurs d'entre eux regrettoyent de n'avoir pas les oignons et les chairs d'Egypte (32). Ainsy il y a des penitens qui sortent en effect du peché et n'en quittent pourtant pas l'affection : c'est a dire, ilz proposent de ne plus pecher, mais c'est avec un certain contrecoeur qu' ilz ont de se priver et abstenir des malheureuses delectations du peché ; leur coeur renonce au peché et s'en esloigne, mais il ne laisse pas pour cela de se retourner souventefois de ce costé la, comme fit la femme de Loth du costé de Sodome (33). Ilz s'abstiennent du peché comme les malades font des melons, lesquelz ilz ne mangent pas parce que le medecin les menace de mort s'ilz en mangent ; mais ilz s'inquietent de s'en abstenir, ilz en parlent et marchandent s'il se pourroit faire, ilz les veulent au moins sentir, et estiment bien heureux ceux qui en peuvent manger. Car ainsy ces foibles et Iasches penitens s'abstiennent pour quelque tems du peché, mais c'est a regret ; ilz voudroient bien pouvoir pecher sans estre damnés, ilz parlent avec ressentiment et goust du peché et estiment contens ceux qui les font. Un homme resolu de se venger changera de volonté en la confession, mais tost apres on le treuvera parmi ses amis qui prend playsir a parler de sa querelle, disant que si ce n' eust esté la crainte de Dieu, il eust fait ceci et cela, et que la loy divine en cet article de pardonner est difficile ; que pleust a Dieu qu'il fust permis de se venger ! Ha, qui ne voit qu'encor que ce pauvre homme soit hors du peché, il est neanmoins tout embarrassé de l'affection du peché, et qu'estant hors d'Egypte en effect, il y est encor en appetit, desirant les aulx et les oignons qu'il y souloit manger ! comme fait cette femme qui, ayant detesté ses mauvaises amours, se plaist neanmoins d'estre muguettee et environnee. Helas, que telles gens sont en grand peril !

O Philothee, puisque vous voulés entreprendre la vie devote, il ne vous faut pas seulement quitter le peché, mais il faut tout a fait esmonder vostre coeur de toutes les affections qui dependent du peché ; car, outre le danger qu'il y auroit de faire recheute, ces miserables affections allanguiroyent perpetuellement vostre esprit, et l'appesentiroyent en telle sorte qu'il ne pourroit pas faire les bonnes oeuvres promptement, diligemment et frequemment, en quoy gist neanmoins la vraÿe essence de la devotion. Les ames lesquelles sorties de l'estat du peché ont encor ces affections et allanguissemens, ressemblent a mon advis aux filles qui ont les pasles couleurs, lesquelles ne sont pas malades, mais toutes leurs actions sont malades : elles mangent sans goust, dorment sans repos, rient sans joye, et se traisnent plustost que de cheminer ; car de mesme, ces ames font le bien avec des lassitudes spirituelles si grandes qu'elles ostent toute la grace a leurs bons exercices, qui sont peu en nombre et petitz en effect.

CHAPITRE VIII



DU MOYEN DE FAIRE CETTE SECONDE PURGATION





Or, le premier motif pour parvenir a (34) cette seconde purgation, c'est la vive et forte apprehension du grand mal que le peché nous apporte, par le moyen de laquelle nous entrons en une profonde et vehemente contrition ; car tout ainsy que la contrition, pourveu qu'elle soit vraye, pour petite qu'elle soit, et sur tout estant jointe a la vertu des Sacremens, nous purge suffisamment du peché, de mesme quand elle est grande et vehemente, elle nous purge de toutes les affections qui dependent du peché. Une haine ou rancune foible et debile nous fait avoir a contrecoeur celuy que nous haïssons et nous fait fuir sa compaignie ; mais si c'est une haine mortelle et violente, non seulement nous fuyons et abhorrons celuy a qui nous la portons, ains nous avons a degoust et ne pouvons souffrir la conversation de ses alliés, parens et amis, non pas mesme son image, ni chose qui luy appartienne. Ainsy, quand le penitent ne hait le peché que par une legere, quoy que vraye contrition, il se resoult voyrement bien de ne plus pecher, mais quand il le hait d'une contrition puissante et vigoureuse, non seulement il deteste le peché, ains encor toutes les affections , dependances et acheminemens du peché.

Il faut donques, Philothee, aggrandir tant qu'il nous sera possible nostre contrition et repentance, affin qu'elle s' estende jusques aux moindres appartenances du peché. Ainsy Magdeleine en sa conversion perdit tellement le goust des pechés et des playsirs qu'elle y avoit prins, que jamais plus elle n'y pensa; et David protestoit de non seulement haïr le peché, mais aussi toutes les voyes et sentiers d'iceluy (35) : en ce point consiste le rajeunissement de l'ame, que ce mesme Prophete (36) compare au renouvellement de l'aigle.

Or, pour parvenir a cette apprehension et contrition,

il faut que vous vous exercies soigneusement aux meditations suivantes, lesquelles estans bien prattiquees desracineront de

vostre coeur, moyennant la grace de Dieu, le peché et les principales affections du peché ; aussi les ay-je dressees tout a fait pour cet usage. Vous les feres l'une apres l'autre selon que je les ay marquees, n'en prenant qu'une pour chaque jour, laquelle vous feres le matin, s'il est possible, qui est le tems le plus propre pour toutes les actions de l'esprit (37), et la ruminerés (38) le reste de la journee. Que si vous n'estes encor pas duite a faire la meditation, voyes ce qui en sera dit en la seconde Partie.











CHAPITRE IX

Meditation 1

DE LA CREATION

Preparation

1. Mettes-vous en la presence de Dieu.

2. Supplies-le qu'il vous inspire.





Considerations



1.Considerés qu'il n'y a que tant d'ans que vous n'esties point au monde, et que vostre estre estoit un vray rien. Ou estions-nous, o mon ame, en ce tems la? Le monde avoit des-ja tant duré, et de nous, il n'en estoit nulle nouvelle.

2. Dieu vous a fait esclore de ce rien, pour vous rendre ce que vous estes, sans qu'il eust

besoin de vous, ains par sa seule bonté.

3. Considerés l'estre que Dieu vous a donné ; car c'est le premier estre du monde visible,

capable de vivre eternellement et de s'unir parfaittement a sa divine Majesté.





Affections et resolutions



1. Humilies-vous profondement devant Dieu, disant de coeur avec le Psalmiste : O Seigneur, je suis devant vous comme un vray rien (39). Et comment eustes-vous memoire de moy (40) pour me creer? Helas, mon ame, tu estois abimee dans cet ancien neant, et y serois encores de present si Dieu ne t'en eust retiree ; et que ferois-tu dedans ce rien ?

2. Rendes graces a Dieu. O mon grand et bon Createur, combien vous suis-je redevable, puisque vous m'estes allé prendre dans mon rien, pour me rendre par vostre misericorde ce que je suis. Qu'est ce que je feray jamais pour dignement benir vostre saint Nom et remercier vostre immense bonté ?

3. Confondés-vous. Mays helas, mon Createur, au lieu de m'unir a vous par amour et service, je me suis rendue toute rebelle par mes desreglees affections, me separant et esloignant de vous pour me joindre au peché, n'honnorant non plus vostre bonté que si vous n'eussies pas esté mon Createur.

4. Abaisses-vous devant Dieu. O mon ame, sçache que le Seigneur est ton Dieu ; c'est luy qui t'a fait, et tu ne t'es pas faitte toy mesme (41). O Dieu, je suis l'ouvrage de vos mains (42).

5. Je ne veux donq plus des-ormais me complaire en moy mesme, qui de ma part ne suis rien. Dequoy te glorifies-tu, o poudre et cendre (43), mais plustost, o vray neant ? dequoy t'exaltes-tu ? Et pour m'humilier, je veux faire telle et telle chose, supporter telz et telz mespris. Je veux changer de vie et suivre des-ormais mon Createur, et m'honnorer de la condition de l'estre qu'il m'a donné, l'employant tout entierement a l'obeissance de sa volonté par les moyens qui me seront enseignés, et desquelz je m'enquerray vers mon pere spirituel



Conclusion

1. Remercies Dieu. Benis, o mon ame, ton Dieu et que toutes mes entrailles loüent son saint Nom(44) ; car sa bonté m'a tiree de rien, et sa misericorde m'a creée.

2.Offres. O mon Dieu, je vous offre l'estre que vous m' aves donné, avec tout mon coeur; je le vous dedie et consacre.

3. Pries. O Dieu, fortifies moy en ces affections et resolutions ; o Sainte Vierge, recommandes les a la misericorde de vostre Filz, avec tous ceux pour qui je dois prier, etc.

Pater noster, Ave.

Au sortir de l'orayson, en vous pourmenant un peu, recueilles un petit bouquet de devotion, des considerations que vous aves faites, pour l'odorer le long de la journee.









CHAPITRE X



Meditation 2

DE LA FIN POUR LAQUELLE NOUS SOMMES CREES

Preparation

1. Mettes-vous devant Dieu.

2. Pries-le qu'il vous inspire.

Considerations

1.Dieu ne vous a pas mise en ce monde pour aucun besoin qu'il eust de vous, qui luy estes du tout inutile, mais seulement affin d'exercer en vous sa bonté, vous donnant sa grace et sa gloire. Et pour cela il vous a donné l'entendement pour le connoistre, la memoire pour vous souvenir de luy, la volonté pour l'aymer, l'imagination pour vous representer ses bienfaitz, les yeux pour voir les merveilles de ses ouvrages, la langue pour le loüer, et ainsy des autres facultés.

2.Estant creée et mise en ce monde a cette intention, toutes actions contraires a icelle doivent estre rejettees et evitees, et celles qui ne servent de rien a cette fin doivent estre mesprisees, comme vaines et superflues.

3.Considerés le malheur du monde qui ne pense point a cela, mais vit comme s' il croyoit de n'estre creé que pour bastir des maysons, planter des arbres, assembler des richesses et faire des badineries.



Affections et resolutions

1.Confondes-vous, reprochant a vostre ame sa misere, qui a esté si grande ci devant qu'elle n'a que peu ou point pensé a tout ceci. Helas, ce dires-vous, que pensois-je, o mon Dieu, quand je ne pensois point en vous ? dequoy me resouvenois-je quand je vous oubliois ? qu'aymois-je quand je ne vous aymois pas ? Helas, je me devois repaistre de la verité, et je me remplissois de la vanité, et servois le monde qui n'est fait que pour me servir.

2.Detestes la vie passee. Je vous renonce, pensees vaines et cogitations inutiles; je vous abjure, o souvenirs detestables et frivoles; je vous renonce, amitiés infidelles et desloyales, services perdus et miserables, gratifications ingrates, complaisances fascheuses.

3. Convertisses-vous a Dieu. Et vous, o mon Dieu, mon Sauveur, vous seres doresnavant le seul objet de mes pensees ; non, jamais je n'appliqueray mon esprit a des cogitations qui vous soient desaggreables : ma memoire se remplira tous les jours de ma vie, de la grandeur de vostre debonnaireté, si doucement exercee en mon endroit; vous seres les delices de mon coeur et la suavité de mes affections. Ha donq, telz et telz fatras et amusemens ausquelz je m'appliquois, telz et telz vains exercices ausquelz j'employois mes journees, telles et telles affections qui engageoient mon coeur, me seront des-ormais en horreur; et a cette intention j'useray de telz et telz remedes.





Conclusion

I. Remercies Dieu qui vous a faite pour une fin si excellente. Vous m'aves faite, o Seigneur, pour vous, affin que je jouisse eternellement de l'immensité de vostre gloire quand sera-ce que j'en seray digne, et quand vous beniray-je selon mon devoir ?

2. Offrés. Je vous offre, o mon cher Createur, toutes ces mesmes affections et resolutions, avec toute mon ame et mon coeur.

3. Pries. Je vous supplie, o Dieu, d'avoir aggreables mes souhaitz et mes voeux, et de donner vostre sainte benediction a mon ame, a celle fin qu'elle les puisse accomplir par le merite du sang de vostre Filz respandu sur la Croix, etc.

Faites le petit bouquet de devotion.















CHAPITRE XI

Meditation 3

DES BENEFICES DE DIEU

Preparation

1. Mettes-vous en la presence de Dieu.

2. Pries-le qu'il vous inspire.



Considerations



1. 1.Consideres les graces corporelles que Dieu vous a donnees : quel cors, quelles commodités de l'entretenir, quelle santé, quelles consolations loysibles

pour iceluy, quelz amis, quelles assistances. Mais cela consideres-le avec une comparayson de tant d'autres personnes qui valent mieux que vous, lesquelles sont destituees de ces benefices : les uns gastés de cors, de santé, de membres ; les autres abandonnés a la merci des opprobres, et du mespris et des-honneur ; les autres accablés de pauvreté ; et Dieu n'a pas voulu que vous fussies si miserable.

2. Consideres les dons de l'esprit : combien y a-il au monde de gens hebetés, enragés, insensé; et pourquoy n'estes-vous pas du nombre ? Dieu vous a favorisee. Combien y en a-il qui ont esté nourris rustiquement et en une extreme ignorance ; et la Providence divine vous a fait eslever civilement et honnorablement.

3. Consideres les graces spirituelles o Phîlothee, vous estes des enfans de l'Eglise ; Dieu vous a enseignee sa connoissance des vostre jeunesse. Combien de fois vous a-il donné ses Sacremens? combien de fois, des inspirations, des lumieres interieures, des reprehensions pour vostre amendement ? combien de fois vous a-il pardonné vos fautes ? combien de fois, delivree des occasions de vous perdre ou vous esties exposee ? Et ces annees passees, n'estoyent ce pas un loysir et commodité de vous avancer au bien de vostre ame ? Voyes un peu par le menu combien Dieu vous a esté doux et gracieux.





Affections et resolutions



1. Admires la bonté de Dieu. O que mon Dieu est bon en mon endroit ! O qu'il est bon ! Que vostre coeur, Seigneur, est riche en misericorde et liberal en debonnaireté (45)! O mon ame, racontons a jamais combien de graces il nous a faites.

2. Admires vostre ingratitude. Mais que suis-je, Seigneur, que vous ayes eu memoîre de moy (46)? O que mon indignité est grande ! Helas, j'ay foulé au pied vos benefices; j'ay deshonnoré vos graces, les convertissant en abus et mespris de vostre souveraine bonté; j 'ay opposé l'abisme de mon ingratitude a l'abisme de vostre grace et faveur.

3. Excites-vous a reconnoissance. Sus donq, o mon coeur, ne veuille plus estre infidelle, ingrat et desloyal a ce grand Bienfaiteur. Et comment mon ame ne sera-elle pas meshuy sujette a Dieu (47), qui a fait tant de merveilles et de graces en moy et pour moy ?

4. Ha donq, Philothee, retires vostre cors de telles et telles voluptés, rendes-le sujet au service de Dieu qui a tant fait pour luy; appliques vostre ame a le connoistre et reconnoistre, par telz et telz exercices qui sont requis pour cela; employés soigneusement les moyens qui sont en l'Eglise pour vous sauver et aymer Dieu. Ouy, je frequenteray l'orayson, les Sacremens, j'escouteray la sainte parole, je prattiqueray les inspirations et conseilz.





Conclusion



. 1.Remercies Dieu de la connoissance qu'il vous a donnee maintenant de vostre devoir, et de tous les bienfaitz cy devant receus.

. 2.Offres-luy vostre coeur avec toutes vos resolutions.

3. Pries-le qu'il vous fortifie, pour les prattiquer fidellement par le merite de la mort de son Fil; implorés l'intercession de la Vierge et des Saintz,

Pater noster, etc.

Faites le petit bouquet spirituel.





CHAPITRE XII

Meditation 4

DES PECHES



Preparation

1.Mettes-vous en la presence de Dieu.

2. Supplies-le qu'il vous inspire.



Considerations



1. Penses combien il y a que vous commencés a pecher, et voyes combien des ce premier commencement les pechés se sont multipliés en vostre coeur ; comme tous les jours vous les aves accreus contre Dieu, contre vous mesme, contre le prochain, par oeuvre, par parole, par desir et pensee.

Consideres vos mauvaises inclinations, et combien vous les avés suivies. Et par ces deux pointz vous verrés que vos coulpes sont en plus grand nombre que les cheveux de vostre teste (48), voyre que le sable de la mer.

3. Consideres a part le peché d'ingratitude envers Dieu, qui est un peché general lequel s'espanche par tous les autres, et les rend infiniment plus enormes :

voyes donq combien de benefices Dieu vous a fait, et que de tous, vous aves abusé contre le Donateur; singulierement, combien d'inspirations mesprisees, combien de bons mouvemens rendus inutiles. Et encor plus que tout, combien de fois aves-vous receu les Sacremens, et ou en sont les fruitz ? que sont devenus ces pretieux joyaux dont vostre cher Espoux vous avoit ornee ? tout cela a esté couvert sous vos iniquités. Avec quelle preparation les aves-vous receus ? Pensés a cette ingratitude, que Dieu vous ayant tant couru apres pour vous sauver, vous aves tous-jours fui devant luy pour vous perdre.



Affections et resolutions



1. 1. Confondes-vous en vostre misere. O mon Dieu, comment ose-je comparoistre devant vos yeux ? Helas, je ne suis qu'un apostheme du monde et un esgoust d'ingratitude et d'iniquité. Est il possible que j'aye esté si desloyale, que je n'aye laissé pas un seul de mes sens, pas une des puissances de mon ame, que je n'aye gasté, violé et souïllé, et que pas un jour de ma vie ne soit escoulé auquel je n'aye produit de si mauvais effectz ? Est-ce ainsy que je devois contrechanger les benefices de mon Createur et le sang de mon Redempteur ?

2. Demandes pardon, et vous jettés aux pieds du Seigneur comme un enfant prodigue, comme une Magdeleine, comme une femme qui auroit souïllé le lit de son mariage de toutes sortes d'adulteres. O Seigneur, misericorde sur cette pecheresse ; helas, o source vive de compassion, ayes pitié de cette miserable.

3. Proposes de vivre mieux. O Seigneur, non, jamais plus, moyennant vostre grace, non, jamais plus je ne m'abandonneray au peché. Helas, je ne l'ay que trop aymé ; je le deteste, et vous embrasse, o Pere de misericorde ; je veux vivre et mourir en vous.

4. Pour effacer les pechés passés, je m'en accuseray courageusement, et n 'en laisseray pas un que je ne pousse dehors.

5. Je feray tout ce que je pourray pour en deraciner entierement les plantes de mon coeur, particulierement de telz et de telz qui me sont plus ennuyeux.

6. Et pour ce faire, j'embrasseray constamment les moyens qui me seront conseillés, ne me semblant d'avoir jamais asses fait pour reparer de si grandes fautes.

Conclusion

1. Remerciés Dieu qui vous a attendue jusques a cette heure, et vous a donné ces bonnes affections.

2. Faites-luy offrande de vostre coeur pour les effectuer.

3. Pries-le qu'il vous fortifie, etc.

















CHAPITRE XIII

Meditation 5

DE LA MORT



Preparation

1. Mettes-vous en la presence de Dieu.

2. Demandes-luy sa grace.

3. Imagines-vous d'estre malade en extremité dans le lit de la mort, sans esperance aucune d'en eschapper.



Considerations



1. Consideres l'incertitude du jour de vostre mort. O mon ame, vous sortires un jour de ce cors. Quand sera-ce ? sera-ce en hiver ou en esté ? en la ville ou au village ? de jour ou de nuit ? sera-ce a l'impourveu ou avec advertissement ? sera-ce de maladie ou d'accident ? aures-vous le loysir de vous confesser, ou non ? seres-vous assistee de vostre confesseur et pere spirituel ? Helas, de tout cela nous n'en sçavons rien du tout ; seulement cela est asseuré que nous mourrons, et tous-jours plus tost que nous ne pensons.

2. Consideres qu'alhors le monde finira pour ce qui vous regarde, il n'y en aura plus pour vous; il renversera sans dessus dessous devant vos yeux. Ouy, car alhors les playsirs, les vanités, les joyes mondaines, les affections vaynes nous apparoistront comme des fantosmes et nuages. Ah chetifve, pour quelles bagatelles et chimeres ay je offensé mon Dieu ! Vous verrés que nous avons quitté Dieu pour neant. Au contraire, la devotion et les bonnes oeuvres vous sembleront alhors si desirables et douces : et pourquoy n'ay je suivi ce beau et gracieux chemin ? Alhors les pechés qui sembloyent bien petitz, paroistront gros comme des montagnes, et vostre devotion, bien petite.

3. Consideres les grans et langoureux adieux que vostre ame dira a ce bas monde : elle dira adieu aux richesses, aux vanités et vaynes compaignies, aux playsirs, aux passetems, aux amis et voysins, aux parens, aux enfans, au mari, a la femme, bref, a toute creature; et, en fin finale, a son cors, qu'elle delaissera pasle, have, desfait, hideux et puant.

4. Consideres les empressemens qu'on aura pour lever ce cors-la et le cacher en terre, et que, cela fait, le monde ne pensera plus gueres en vous, ni n'en sera plus memoire, non plus que vous n' avés gueres pensé aux autres : Dieu luy face paix, dira-on, et puis, c'est tout. O mort, que tu es considerable, que tu es impiteuse !

5. Consideres qu'au sortir du cors, l'ame prend son chemin ou a droite ou a gauche. Helas, ou ira la vostre ? quelle voye tiendra-elle ? non autre que celle qu'elle aura commencee en ce monde.



Affections et resolutions

1. Pries Dieu et vous jettes entre ses bras. Las ! Seigneur, receves-moy en vostre protection pour ce jour effroyable; rendés-moy cette heure heureuse et favorable, et que plustost toutes les autres de ma vie me soyent tristes et d'affliction.

2. Mesprises le monde. Puisque je ne sçai l'heure en laquelle il te faut quitter, o monde, je ne me veux point attacher a toy. O mes chers amis, mes cheres alliances, permettes-moy que je ne vous affectionne plus que par une amitié sainte, laquelle puisse durer eternellement ; car, pourquoy m'unir a vous en sorte qu'il faille quitter et rompre la liaison ?

3. Je me veux preparer a cette heure, et prendre le soin requis pour faire ce passage heureusement; je veux asseurer l'estat de ma conscience de tout mon pouvoir, et veux mettre ordre a telz et telz manquemens.



Conclusion



Remercies Dieu de ces resolutions qu'il vous a donnees ; offres les a sa Majesté ; supplies la derechef qu'elle vous rende vostre mort heureuse par le merite de celle de son Filz. Implorés l'ayde de la Vierge et des Saintz.

Pater, Ave Maria.

Faites un bouquet de myrrhe.







CHAPITRE XIV

Meditation 6

DU JUGEMENT

Preparation



1. Mettes-vous devant Dieu.

2. Supplies-le qu'il vous inspire.



Considerations



. 1.En fin, apres le tems que Dieu a marqué pour la duree de ce monde, et apres une quantité de signes et presages horribles pour lesquelz les hommes secheront d'effroi(49) et de crainte, le feu venant comme un deluge bruslera et reduira en cendre toute la face de la terre, sans qu'aucune des choses que nous voyons sur icelle en soit exempte.

2. Apres ce deluge de flammes et de foudres, tous les hommes ressusciteront de la terre, excepté ceux qui sont des-ja ressuscités, et a la voix de l'Archange comparoistront en la vallee de Josaphat. Mais helas, avec quelle difference car les uns y seront en cors glorieux et resplendissans , et les autres en cors hideux et horribles.

3. Consideres la majesté avec laquelle le souverain Juge comparoistra, environné de tous les Anges et Saintz, ayant devant soy sa Croix plus reluisante que le soleil, enseigne de grace pour les bons, et de rigueur pour les mauvais.

4. Ce souverain Juge, par son commandement redoutable et qui sera soudain executé, separera les bons des mauvais, mettant les uns a sa droite, les autres a sa gauche; separation eternelle, et apres laquelle jamais plus ces deux bandes ne se treuveront ensemble.

5. La separation faite et les livres des consciences ouvertz, on verra clairement la malice des mauvais et le mespris dont ilz ont usé contre Dieu ; et d'ailleurs, la penitence des bons et les effectz de la grace de Dieu qu'ilz ont receuë, et rien ne sera caché. O Dieu, quelle confusion pour les uns, quelle consolation pour les autres

6. Consideres la derniere sentence des mauvais

: Alles, mauditz, au feu eternel qui est preparé au diable et a ses compaignons (50). Peses ces paroles si pesantes. Alles, dit il : c'est un mot d'abandonnement perpetuel que Dieu fait de telz malheureux, les bannissant pour jamais de sa face. Il les appelle mauditz : o mon ame, quelle malediction ! Malediction generale, qui comprend tous les maux ; malediction irrevocable qui comprend tous les tems et l'eternité. Il adjouste, au feu eternel :regarde, o mon coeur, cette grande eternité. O eternelle eternité des peynes, que tu es effroyable !

7. Consideres la sentence contraire des bons: Venes, dit le Juge ; ah, c'est le mot aggreable de salut par lequel Dieu nous tire a soy et nous reçoit dans le giron de sa bonté ; benis de mon Pere : o chere benediction, qui comprend toute benediction ! possedés le royaume qui vous est preparé des la constitution du monde(51). O Dieu, quelle grace, car ce royaume n'aura jamais fin!





Affections et resolutions



. 1.Tremble, o mon ame, a ce souvenir. O Dieu, qui me peut asseurer pour cette journee, en laquelle les colomnes du ciel trembleront de frayeur(52) ?

2. Detestés vos pechés, qui seulz vous peuvent perdre en cette journee espouvantable.

3. Ah, je me veux juger moy-mesme maintenant, affin que je ne sois pas jugee (53); je veux examiner ma conscience et me condamner, m'accuser et me corriger, affin que le Juge ne me condamne en ce jour redoutable je me confesseray donq, j'accepteray les advis necessaires, etc.





Conclusion



I. Remercies Dieu qui vous a donné moyen de vous asseurer pour ce jour-la, et le tems de faire penitence.

2.Offres-luy vostre coeur pour la faire.

3. Pries-le qu'il vous face la grace de vous en bien acquitter.

Pater noster, Ave.

Faites un bouquet



CHAPITRE XV

Meditation 7

DE L'ENFER



Preparation

1. Mettes-vous en la presence divine.

2. Humilies-vous et demandes son assistance.

3. Imagines-vous une ville tenebreuse, toute bruslante de soufre et de poix puante, pleynede citoyens qui n'en peuvent sortir.



Considerations



1. Les damnés sont dedans l'abisme infernal comme dedans cette ville infortunee, en 1aquelle ilz souffrent des tourmens indicibles en tous leurs sens et en tous leurs membres, parce que, comme ilz ont employé tous leurs sens et leurs membres pour pecher, ainsy souffriront ilz en tous leurs membres et en tous leurs sens les peynes deues au peché : les yeux, pour leurs faux et mauvais regards, souffriront l'horrible vision des diables et de l'enfer ; les oreilles, pour avoir prins playsir aux discours vicieux, n'ouïront jamais que pleurs, lamentations et desespoirs; et ainsy des autres.

2. Outre tous ces tourmens, il y en a encor un plus grand, qui est la privation et perte de la gloire de Dieu, laquelle ilz sont forclos de jamais voir. Que si Absalon treuva que la privation de la face amiable de son pere David estoit plus ennuyeuse que son exil (54), o Dieu, quel regret d'estre a jamais privé de voir vostre doux et suave visage !

3. Considerés sur tout l'eternité de ces peynes, laquelle seule rend l'enfer insupportable. Helas, si une puce en nostre oreille, si la chaleur d'une petite fievre nous rend une courte nuit si longue et ennuyeuse, combien sera espouvantable la nuit de l'eternité avec tant de tourmens ! De cette eternité, naissent le desespoir eternel, les blasphemes et rages infinies.





Affections et resolutions

1. 1.Espouvantés vostre ame par les paroles d'Isaïe (55) : O mon ame, pourrois-tu bien vivre eternellement avec ces ardeurs perdurables et emmi ce feu devorant ? veux-tu bien quitter ton Dieu pour jamais ?

2. Confessés que vous l'aves merité, mays combien de fois ! Or, des-ormais je veux prendre parti au chemin contraire ; pourquoy descendrois-je en cet abisme ?

3. Je feray donques tel et tel effort pour eviter le peché, qui seul me peut donner cette mort eternelle.

Remercies, offres, pries.



CHAPITRE XVI

Meditation 8

DU PARADIS



1. Mettes-vous en la presence de Dieu.

2. Faites l'invocation.





Considerations





1. Consideres une belle nuit bien sereine, et penses combien il fait bon voir le ciel avec cette multitude et varieté d'estoiles. Or, joignés maintenant cette beauté avec celle d'un beau jour, en sorte que la clarté du soleil n'empesche point la claire veuë des estoiles ni de la lune; et puis apres, dites hardiment que toute cette beauté mise ensemble n'est rien au prix de l'excellence du grand Paradis. O que ce lieu est desirable et amiable, que cette cité est pretieuse!

2. Consideres la noblesse, la beauté et la multitude des citoyens et habitans de cet heureux païs : ces millions de millions d'Anges, de Cherubins et Seraphins, cette troupe d'Apostres, de Martyrs, de Confesseurs, de Vierges, de saintes Dames ; la multitude est innumerable.

O que cette compagnieest heureuse ! Le moindre de tous est plus beau a voir que tout le monde ; que sera-ce de les voir tous ? Mais, mon Dieu, qu'ilz sont heureux : tous-jours ilz chantent le doux cantique de l'amour eternel ; tous-jours ilz jouissent d'une constante allegresse ; ilz s'entredonnent les uns aux autres des contentemens indicibles , et vivent en la consolation d'une heureuse et indissoluble societé.

3. Consideres en fin quel bien ilz ont tous de jouir de Dieu qui les gratifie pour jamais de son amiable regard, et par iceluy respand dedans leurs coeurs un abisme de delices. Quel bien d'estre a jamais uni a son Principe ! Ilz sont la comme des heureux oyseaux, qui volent et chantent a jamais dedans l'air de la Divinité qui les environne de toutes parts de playsirs incroyables ; la, chacun a qui mieux mieux, et sans envie(56), chante les loüanges du Createur. Beny soyes vous a jamais, o nostre doux et souverain Createur et Sauveur, qui nous estes si bon, et nous communiqués si liberalement vostre gloire. Et reciproquement, Dieu benit d'une benediction perpetuelle tous ses Saintz : Benites soyes vous a jamais, dit il, mes cheres creatures, qui m 'aves servi et qui me loüerés eternellement avec si grand amour et courage.



Affections et resolutions



1. Admirés et loüés cette patrie celeste. O que vous estes belle, ma chere Hierusalem, et que bienheureux sont vos habitans !

2. Reproches a vostre coeur le peu de courage qu'il a eu jusques a present, de s'estre tant destourné du chemin de cette glorieuse demeure. Pourquoy me suis-je tant esloignee de mon souverain bonheur ? Ah, miserable, pour ces playsirs si desplaysans et legers, j'ay mille et mille fois quitté ces eternelles et infinies delices. Quel esprit avois-je de mespriser des biens si desirables, pour des desirs si vains et mesprisables ?

3. Aspires neanmoins avec vehemence a ce sejour tant delicieux. O puisqu'il vous a pIeu, mon bon et souverain Seigneur, redresser mes pas en vos voyes, non, jamais

plus je ne retourneray en arriere. Allons, o ma chere ame, allons en ce repos infini, cheminons a cette benite terre qui nous est promise; que faisons-nous en cett' Egypte?

4. Je m'empescheray donq de telles choses, qui me destournent ou retardent de ce chemin.

5. Je feray donq telles et telles choses qui m'y peuvent conduire.

Remercies, offres, pries.









CHAPITRE XVII

Meditation 9



PAR MANIERE D'ELECTION ET CHOIX DU PARADIS



Preparation

1. Mettes-vous en la presence de Dieu.

2. Humilies-vous devant luy, priant qu'il vous inspire.



Considerations





Imaginés vous d'estre en une rase campagne, toute seule avec vostre bon Ange, comme estoit le jeune Tobie allant en Rages, et qu'il vous fait voir en haut le Paradis ouvert, avec les playsirs representés en la meditation du Paradis que vous aves faitte; puis, du costé d'en bas, il vous fait voir l'enfer ouvert, avec tous les tourmens descritz en la meditation de l'enfer. Vous estant colloquee ainsy par imagination, et mise a genoux devant vostre bon Ange

1.Consideres qu'il est tres vray que vous estes au milieu du Paradis et de l'enfer, et que l'un et l'autre est ouvert pour vous recevoir, selon le choix que vous en ferés.

2.Consideres que le choix que l'on fait de l'un ou de l'autre en ce monde, durera eternellement en l'autre.

3. Et encores que l'un et l'autre soit ouvert pour vous recevoir, selon que vous le choisirés, si est-ce que Dieu, qui est appareillé de vous donner, ou l'un par sa justice ou l'autre par sa misericorde, desire neanmoins d'un desir nompareil que vous choisissies le Paradis ; et vostre bon Ange vous en presse de tout son pouvoir, vous offrant de la part de Dieu mille graces et mille secours pour vous ayder a la montee.

4. Jesus Christ, du haut du Ciel, vous regarde en sa debonnaireté et vous invite doucement : Viens, o ma chere ame, au repos eternel entre les bras de ma bonté, qui t'a preparé les delices immortelles en l'abondance de son amour. Voyes de vos yeux interieurs la Sainte Vierge qui vous convie maternellement : Courage, ina fille, ne veuille pas mespriser les desirs de mon Filz, ni tant de Souspirs que je jette pour toy, respirant avec luy ton salut eternel. Voyes les Saintz qui vous exhortent, et un million de saintes ames qui vous convient doucement, ne desirans que de voir un jour vostre coeur joint au leur, pour loüer Dieu a jamais, et vous asseurans que le chemin du Ciel n'est point si malaysé que le monde le fait: Hardiment, vous disent elles, treschere amie; qui considerera bien le chemin de la devotion par lequel nous sommes montees, il verra que nous sommes venues en ces delices, par des delices incomparablement plus souëfves que celles du monde.



Election



1. O enfer, je te deteste maintenant et eternellement; je deteste tes tourmens et tes peynes ; je deteste ton infortunee et malheureuse eternité, et sur tout ces eternelz blasphemes et maledictions que tu vomis eternellement contre mon Dieu. Et retournant mon coeur et mon ame de ton costé, o beau Paradis, gloire eternelle, felicité perdurable, je choisis a jamais irrevocablement mon domicile et mon sejour dedans tes belles et sacrees maysons, et en tes saintz et desirables tabernacles. Je benis, o mon Dieu, vostre misericorde, et accepte l'offre qu'il vous plait de m'en faire. O Jesus, mon Sauveur, j'accepte vostre amour eternel, et advouë l'acquisition que vous aves faite pour moy d'une place et logis en cette bienheureuse Hierusalem, non tant pour aucune autre chose, comme pour vous aymer et benir a jamais.

2. Acceptes les faveurs que la Vierge et les Saintz vous presentent; promettes leur que vous vous achemineres a eux ; tendes la main a vostre bon Ange affin qu'il vous y conduise; encourages vostre ame a ce choix.







CHAPITRE XVIII

Meditation 10

PAR MANIERE D'ELECTION ET CHOIX QUE L'AME FAIT DE LA VIE DEVOTE



Preparation

1.Mettes-vous en la presence de Dieu.

2. Abaisses-vous devant sa face ; requeres son ayde.



Considerations



1. Imagines-vous d'estre derechef en une rase campagne, avec vostre bon Ange toute seule, et a costé gauche, vous voyes le diable assis sur un grand throsne haut eslevé, avec plusieurs des espritz infernaux aupres de luy, et tout autour de luy, une grande troupe de mondains qui tous a teste nuë le reconnoissent et luy font hommage, les uns par un peché, les autres par un autre. Voyes la contenance de tous les infortunés courtisans de cet abominable roy : regardés les uns furieux de haine, d'envie et de cholere ; les autres qui s'entre-tuent ; les autres haves, pensifz et empressés a faire des richesses ; les autres attentifz a la vanité, sans aucune sorte de playsir qui ne soit inutile et vain ; les autres vilains, perdus, pourris en leurs brutales affections. Voyes comme ilz sont tous sans repos, sans ordre et sans contenance ; voyes comme ilz se mesprisent les uns les autres et comme ilz ne s'ayment que par des faux semblans. En fin, vous verres une calamiteuse republique, tyrannisee de ce roy maudit, qui vous fera compassion.

2. Du costé droit, voyes Jesus Christ crucifié, qui, avec un amour cordial, prie pour ces pauvres endiablés, affin qu'ilz sortent de cette tyrannie, et qui les appelle a soy ; voyes une grande troupe de devotz qui sont autour de luy avec leurs Anges. Contemplés la beauté de ce royaume de devotion. Qu'il fait beau voir cette troupe de vierges, hommes et femmes, plus blanche que le lys, cette assemblee de vefves, pleines d'une sacree mortification et humilité! Voyes le rang de plusieurs personnes mariees qui vivent si doucement ensemble avec respect mutuel, qui ne peut estre sans une grande charité : voyes comme ces devotes ames marient le soin de leur mayson exterieure avec le soin de l'interieure, l'amour du mari avec celuy de l'Espoux celeste. Regardes generalement par tout, vous les verres tous en une contenance sainte, douce, amiable, qu'ilz escoutent Nostre Seigneur, et tous le voudroyent planter au milieu de leur coeur. Ilz se resjouissent, mais d'une joye gracieuse, charitable et bien reglee ; ilz s'entr'ayment, mais d'un amour sacré et tres pur.

Ceux qui ont des afflictions en ce peuple devot, ne se tourmentent pas beaucoup et n'en perdent point contenance. Bref, voyes les yeux du Sauveur qui les console, et que tous ensemblement aspirent a luy.

3.Vous aves meshui quitté Satan avec sa triste et malheureuse troupe, par les bonnes affections que vous aves conceuës, et neanmoins vous n'estes pas encor arrivee au Roy Jesus, ni jointe a son heureuse et sainte compaignie de devotz, ains vous aves esté tous-jours entre l'un et l'autre.

4.La Vierge Sainte avec saint Joseph, saint Louys, sainte Monique, et cent mille autres qui sont en l'escadron de ceux qui ont vescu emmi le monde, vous invitent et encouragent.

5. Le Roy crucifié vous appelle par vostre nom propre : Venes, o ma bien aymee, venes affin que je vous couronne

(57)



Election



1. O monde, o troupe abominable, non, jamais vous ne me verrés sous vostre drapeau : j 'ay quitté pour jamais vos forceneries et vanités. Roy d'orgueil, o roy de malheur, esprit infernal, je te renonce avec toutes tes vaynes pompes ; je te deteste avec toutes tes oeuvres.

2. Et me convertissant a vous, mon doux Jesus, Roy de bonheur et de gloire eternelle, je vous embrasse de toutes les forces de mon ame, je vous adore de tout mon coeur, je vous choisis, maintenant et pour jamais, pour mon Roy, et (58) par mon inviolable fidelité je vous fais un hommage irrevocable ; je me sousmetz a l'obeissance de vos saintes lois et ordonnances.

3. O Vierge Sainte, ma chere Dame, je vous choisis pour ma guide, je me rends sous vostre enseigne, je vous offre un particulier respect et une reverence speciale. O mon saint Ange, presentes moy a cette sacree assemblee ; ne m'abandonnes point jusques a ce que j'arrive avec cette heureuse compaignie, avec laquelle je dis et diray a jamais pour tesmoignage de mon choix : Vive Jesus, vive Jesus.









CHAPITRE XIX







COMME IL FAUT FAIRE LA CONFESSION GENERALE







Voyla donq, ma chere Philothee, les meditations requises a nostre intention. Quand vous le~ aures faites, alles courageusement en esprit d'humilité faire vostre confession generale ; mais, je vous prie, ne vous laisses point troubler par aucune sorte d'apprehension. Le scorpion qui nous a piqués est veneneux en nous piquant, mais estant reduit en huile c'est un grand medicament contre sa propre piqueure (59) : le peché n'est honteux que quand nous le faisons, mais estant converti en confession et penitence, il est honnorable et salutaire. La contrition et confession sont si belles et de si bonne odeur, qu'elles effacent la laideur et dissipent la puanteur du peché. Simon le lepreux disoit que Magdeleine estoit pecheresse; mays Nostre Seigneur dit que non, et ne parle plus sinon des parfums qu'elle respandit et de la grandeur de sa charité (60). Si nous sommes bien humbles, Philothee, nostre peché nous desplaira infiniment parce que Dieu en est offencé, mais l'accusation de nostre peché nous sera douce et aggreable, parce que Dieu en est honnoré : ce nous est une sorte d'allegement de bien dire au medecin le mal qui nous tourmente. Quand vous seres arrivee devant vostre pere spirituel, imaginés-vous d'estre en la montagne de Calvaire sous

les pieds de Jesus Christ crucifié, duquel le sang pretieux distille de toutes partz pour vous laver de vos iniquités ; car, bien que ce ne soit pas le propre sang du Sauveur, c'est neanmoins le merite de son sang respandu qui arrouse abondamment les penitens autour des confessionnaux. Ouvrés donq bien vostre coeur pour en faire sortir les pechés par la confession; car a mesure qu'ilz en sortiront, le pretieux merite de la Passion divine y entrera pour le remplir de benediction.

Mais dites bien tout, simplement et naïfvement ; contentes bien vostre conscience en cela pour une bonne fois. Et cela fait, escoutes l'advertissement et les ordonnances du serviteur de Dieu, et dites en vostre coeur : Parles, Seigneur, car vostre servante vous escoute *. Ouy, c'est Dieu, Philothee, que vous escoutes, puisqu'il a dit a ses vicaires : Qui vous escoute, m'escoute*. Prenes, par apres, en main la protestation suivante, laquelle sert de conclusion a toute vostre contrition et que vous deves avoir premierement meditee et consideree ; lises-la attentivement et avec le plus de ressentiment qu'il vous sera possible.























CHAPITRE XX







PROTESTATION AUTHENTIQUE POUR GRAVER EN L'AME LA RESOLUTION DE SERVIR DIEU

ET CONCLURE LES ACTES DE PENITENCE





Je soussignee, constituee et establie en la presence de Dieu eternel et de toute la cour celeste, ayant consideré l'immense misericorde de sa divine bonté envers moy, tresindigne et chetifve creature, qu'elle a creée de rien, conservee, soustenue, delivree de tant de dangers, et comblee de tant de bienfaitz ; mais sur tout ayant consideré cette incomprehensible douceur et clemence avec laquelle ce tresbon Dieu m'a si benignement toleree en mes iniquités, si souvent et si amiablement inspiree, me conviant a m'amender, et si patiemment attendue a penitence et repentance jusques a cette N. annee de mon aage, nonobstant toutes mes ingratitudes, desloyautés et infidelités par lesquelles, differant ma conversion et mesprisant ses graces, je 1'ay si impudemment offencé ; apres avoir encor consideré qu'au jour de mon sacré Baptesme je fus si heureusement et saintement voüee et dediee a mon Dieu pour estre sa fille, et que, contre la profession qui fut alhors faitte en mon nom, j'ay tant et tant de fois si malheureusement et detestablement profané et violé mon esprit, l'appliquant et l'employant contre la divine Majesté; en fin, revenant maintenant a moy-mesme, prosternee de coeur et d'esprit devant le throsne de la justice divine, je me reconnois, advouë et confesse pour legitimement atteinte et convaincue du crime de leze majesté divine, et coupable de la Mort et Passion de Jesus Christ, a rayson des pechés que j'ay commis, pour lesquelz il est mort et a souffert le tourment de la croix, si que je suis digne, par consequent, d'estre a jamais perdue et damnee.

Mais me retournant devers le throsne de l'infinie misericorde de ce mesme Dieu eternel, apres avoir detesté de tout mon coeur et de toutes mes forces les iniquités de ma vie passee , je demande et requiers humblement grace et pardon et merci , avec entiere absolution de mon crime, en vertu de la Mort et Passion de ce mesme Seigneur et Redempteur de mon ame, sur laquelle m'appuyant comme sur l'unique fondement

de mon esperance, j'advouë derechef et renouvelle la sacree profession de la fidelité faitte de ma part a mon Dieu en mon Baptesme, renonçant au diable, au monde et a la chair, detestant leurs malheureuses suggestions, vanités et concupiscences, pour tout le tems de ma vie presente et de toute l'eternité. Et me convertissant a mon Dieu debonnaire et pitoyable, je desire, propose, delibere et me resous irrevocablement de le servir et aymer maintenant et eternellement, luy donnant a ces fins, dediant et consacrant mon esprit avec toutes ses facultés, mon ame avec toutes ses puissances, mon coeur avec toutes ses affections, mon cors avec tous ses sens ; protestant de ne jamais plus abuser d'aucune partie de mon estre contre sa divine volonté et souveraine Majesté, a laquelle je me sacrifie et immole en esprit, pour luy estre a jamais loyale, obeissante et fidelle creature, sans que je veuille onques m'en desdire ni repentir. Mais helas, si par suggestion de l'ennemi ou par quelque infirmité humaine, il m'arrivoit de contrevenir en chose quelconque a cette mienne resolution et consecration, je proteste des maintenant, et me propose, moyennant la grace du Saint Esprit, de m'en relever si tost que je m'en apercevray, me convertissant derechef a la misericorde divine, sans retardation ni dilation quelconque.

Ceci est ma volonté, mon intention et ma resolution inviolable et irrevocable, laquelle j'advouë et confirme sans reserve ni exception, en la mesme presence sacree de mon Dieu et a la veuë de l'Eglise triomphante, et en la face de l'Eglise militante ma Mere, qui entend cette mienne declaration en la personne de celuy qui, comme officier d'icelle, m'escoute en cette action. Plaise vous,

o mon Dieu eternel, tout puissant et tout bon, Pere, Filz et Saint Esprit,confirmer en moy cette resolution, et accepter ce mien sacrifice cordial et interieur en odeur de suavité ; et comme il vous a pleu me donner l'inspiration et volonté de le faire, donnes-moy aussi la force et la grace requise pour le parfaire. O mon Dieu, vous estes mon Dieu (61), Dieu de mon coeur (62), Dieu de mon ame, Dieu de mon esprit ; ainsy je vous reconnois et adore maintenant et pour toute l'eternité. Vive Jesus.







CHAPITRE XXI







CONCLUSION POUR CETTE PREMIERE PURGATION (63)







Cette protestation faite, soyes attentive et ouvrés les oreilles de vostre coeur pour ouïr en esprit la parole de vostre absolution, que le Sauveur mesme de vostre ame, assis sur le throsne de sa misericorde, prononcera la haut au Ciel devant tous les Anges et les Saintz, a mesme tems qu'en son nom le prestre vous absout ici bas en terre. Si que toute cette troupe des Bienheureux se resjouissant de vostre bonheur, chantera le cantique spirituel d'une allegresse nompareille, et tous donneront le bayser de paix et de societé a vostre coeur remis en grace et sanctifié.

O Dieu, Philothee, que voyla un contract admirable par lequel vous faites un heureux traitté avec sa divine Majesté, puisqu'en vous donnant vous mesme a elle, vous la gaignés et vous mesme aussi pour la vie eternelle ! Il ne reste plus sinon que, prenant la plume en main, vous signies de bon coeur l'acte de vostre protestation, et que par apres vous allies a l'autel, ou Dieu

reciproquement signera et scellera vostre absolution et la promesse qu'il vous fera de son Paradis, se mettant luy mesme par son Sacrement comme un cachet et sceau sacré sur vostre coeur (64) renouvel1é. En cette sorte, ce me semble, Philothee, vostre ame sera purgee de peché et de toutes les affections du peché.

Mais d'autant que ces affections renaissent aysement en l'ame, a rayson de nostre infirmité et de nostre concupiscence, qui peut estre mortifiee mais qui ne peut mourir pendant que nous vivons icy bas en terre, je vous donneray des advis lesquelz estans bien prattiqués vous preserveront des-ormais du peché mortel et de toutes les affections d'iceluy, affin que jamais il ne puisse avoir place en vostre coeur. Et d'autant que les mesmes advis servent encor pour une purification plus parfaitte, avant que de les vous donner, je vous veux dire quelque chose de cette plus absolue pureté a laquelle je desire vous conduire. (65)









CHAPITRE XXII







QU'IL SE FAUT PURGER DES AFFECTIONS QUE L'ON A AUX PECHÉS VENIELZ







A mesure que le jour se fait, nous voyons plus clairement dans le mirouër les taches et souilleures de nostre visage ; ainsy, a mesure que la lumiere interieure du Saint Esprit esclaire nos consciences, nous voyons

plus distinctement et plus dairement les pechés, inclinations et imperfections qui nous peuvent empescher d'atteindre a la vraye devotion ; et la mesme lumiere qui nous fait voir ces tares et deschetz, nous eschauffe au desir de nous en nettoyer et purger.

Vous descouvrirés donq, ma chere Philothee, qu'outre les pechés mortelz et affections des pechés mortelz, dont vous aves esté purgee par les exercices marqués ci devant, vous aves encores en vostre ame plusieurs inclinations et affections aux pechés venielz. Je ne dis pas que vous descouvrirés des pechés venielz, mais je dis que vous descouvrirés des affections et indinations a iceux ; or, l'un est bien different de l'autre : car nous ne pouvons jamais estre du tout purs des pechés venielz, au moins pour persister long tems en cette pureté ; mais nous pouvons bien n'avoir aucune affection aux pechés venielz. Certes, c'est autre chose de mentir une fois ou deux de gayeté de coeur en chose de peu d'importance, et autre chose de se plaire a mentir et d'estre affectionné a cette sorte de peché.

Et je dis maintenant qu'il faut purger son ame de toutes les affections qu'elle a aux pechés venielz, c'est a dire qu'il ne faut point nourrir volontairement la volonté de continuer et perseverer en aucune sorte de peché veniel ; car aussi seroit-ce une lascheté trop grande de vouloir, tout a nostre escient, garder en nostre conscience une chose si desplaisante a Dieu comme est la volonté de luy vouloir desplaire. Le peché veniel, pour petit qu'il soit, desplait a Dieu, bien qu'il ne luy desplaise pas tant que pour iceluy il nous veuille damner ou perdre. Que si le peché veniel luy desplait, la volonté et l'affection que l'on a au peché veniel n'est autre chose qu'une resolution de vouloir desplaire a sa divine Majesté. Est-il bien possible qu'une ame bien nee veuille non seulement desplaire a son Dieu, mais affectionner de luy desplaire ?

Ces affections, Philothee, sont directement contraires a la devotion, comme les affections au peché mortel le sont a la charité : elles allanguissent les forces de l'esprit, empeschent les consolations divines, ouvrent la porte aux tentations ; et bien qu'elles ne tuent pas l'ame, elles la rendent extremement malade. Les mouches mourantes, dit le Sage(66), perdent et gastent la suavité de l'onguent : il veut dire que les mouches, ne s'arrestans gueres sur l'onguent, mais le mangeans en passant, ne gastent que ce qu'elles prennent, le reste demeurant en son entier; mais quand elles meurent emmi l'onguent, elles luy ostent son prix et le mettent a desdain. Et de mesme, les pechés venielz, arrivans en une ame devote et ne s'y arrestans pas long tems, ne l'endommagent pas beaucoup ; mais si ces mesmes pechés demeurent dans l'ame pour l'affection qu'elle y met, ilz luy font perdre sans doute la suavité de l'onguent, c'est a dire la sainte devotion.

Les araignes ne tuent pas les abeilles, mais elles gastent et corrompent leur miel, et embarrassent leurs rayons des toiles qu'elles y font, en sorte que les abeilles ne peuvent plus faire leur mesnage ; et cela s'entend quand elles y font du sejour. Ainsy le peché veniel ne tue pas nostre ame, rnais il gaste pourtant la devotion, et embarrasse si fort de mauvaises habitudes et inclinations les puissances de l'ame, qu'elle ne peut plus exercer la promptitude de la charité, en laquelle gist la devotion ; mais cela s'entend quand le peché veniel sejourne en nostre conscience par l'affection que nous y mettons. Ce n'est rien, Philothee, de dire quelque petit mensonge, de se desregler un peu en paroles, en actions, en regards, en habitz, en jolietés, en jeux, en danses, pourveu que tout aussi tost que ces araignes spirituelles sont entrees en nostre conscience, nous les en rechassions et bannissions, comme les mouches a miel font les araignes corporelles. Mais si nous leur permettons d'arrester dans nos coeurs, et non seulement cela, mais que nous nous affectionnions a les y retenir et multiplier, bien tost nous verrons nostre miel perdu, et la ruche de nostre conscience empestee et desfaitte. Mais je dis encor une fois, quelle apparence y a-il qu'une ame genereuse se plaise a desplaire a son Dieu, s'affectionne a luy estre desaggreable, et veuille vouloir ce qu'elle sçait luy estre ennuyeux ?







CHAPITRE XXIII





QU'IL SE FAUT PURGER DE L'AFFECTION





AUX CHOSES INUTILES ET DANGEREUSES





Les jeux, les balz, les festins, les pompes, les comedies, en leur substance ne sont nullement choses mauvaises ains indifferentes, pouvans estre bien et mal exercees; tous-jours neanmoins ces choses-la sont dangereuses, et de s'y affectionner, cela est encor plus dangereux. Je dis donq, Philothee, qu'encor qu'il soit loysible de joüer, danser, se parer, ouïr des honnestes comedies, banqueter, si est-ce que d'avoir de l'affection a cela, c'est chose contraire a la devotion et extremement nuisible et perilleuse. Ce n'est pas mal de le faire, mais ouy bien de s'y affectionner. C'est dommage de semer en la terre de nostre coeur des affections si vaines et sottes : cela occupe le lieu des bonnes impressions, et empesche que le suc de nostre ame ne soit employé es bonnes inclinations.

Ainsy les anciens Nazariens s' abstenoyent non seulement de tout ce qui pouvoit enivrer, mais aussi des raisins et du verjus (67) ; non point que le raisin et le verjus enivre, mais parce qu'il y avoit danger en

mangeant du verjus d'exciter le desir de manger des raisins, et en mangeant des raisins, de provoquer l'appetit a boire du moust et du vin. Or, je ne dis pas que nous ne puissions user de ces choses dangereuses ; mais je dis bien pourtant que nous ne pouvons jamais y mettre de l'affection sans interèsser la devotion. Les cerfz ayans prins trop de venaison s'escartent et retirent dedans leurs buissons, connoissans que leur graisse les charge en sorte qu'ilz ne sont pas habiles a courir, si d'adventure ilz estoyent attaqués : le coeur de l'homme se chargeant de ces affections inutiles, superflues et dangereuses, ne peut sans doute promptement, aysement et facilement courir apres son Dieu, qui est le vray point de la devotion. tes petitz enfans s'affectionnent et s'eschauffent apres les papillons ; nul ne le treuve mauvais, parce qu'ilz sont enfans. Mais n'est-ce pas une chose ridicule, ains plustost lamentable, de voir des hommes faitz s'empresser et s'affectionner apres des bagatelles si indignes, comme sont les choses que j'ay nommees, lesquelles, outre leur inutilité, nous mettent en peril de nous desregler et desordonner a leur poursuitte ? C'est pourquoy, ma chere Philothee, je vous dis qu'il se faut purger de ces affections ; et, bien que les actes ne soient pas tous-jours contraires a la devotion, les affections neanmoins luy sont tous-jours dommageables.







CHAPITRE XXIV



QU'IL SE FAUT PURGER DES MAUVAISES

INCLINATIONS





Nous avons encores, Philothee, certaines inclinations naturelles lesquelles, pour n'avoir prins leur origine de nos pechés particuliers, ne sont pas proprement peché, ni mortel ni veniel, mais s'appellent imperfections, et leurs actes, defautz et manquemens. Par exemple, sainte Paule, selon le recit de saint Hierosme (68), avoit une grande inclination aux tristesses et regretz, si qu'en la mort de ses enfans et de son mari elle courut tousjours fortune de mourir de desplaysir : cela estoit une imperfection et non point un peché, puisque c'estoit contre son gré et sa volonté. Il y en a qui de leurs naturelz sont legers, les autres rebarbatifz, les autres durs a recevoir les opinions d'autruy, les autres sont inclinés a l'indignation, les autres a la cholere, les autres a l'amour ; et en somme, il se treuve peu de personnes esquelles on ne puisse remarquer quelques sortes de telles imperfections. Or, quoy qu'elles soyent comme propres et naturelles a un chacun, si est-ce que par le soin et affection contraire on les peut corriger et moderer, et mesme on peut s'en delivrer et purger : et je vous dis, Philothee, qu'il le faut faire. On a bien treuvé le moyen de changer les amandiers amers en amandiers doux, en les perçant seulement au pied pour en faire sortir le suc (69); pourquoy est-ce que nous ne pourrons pas faire sortir nos inclinations perverses pour devenir meilleurs ? Il n'y a point de si bon naturel qui ne puisse estre rendu mauvais par les habitudes vicieuses; il n'y a point aussi de naturel si revesche qui, par la grace de Dieu premierement, puis par l'industrie et diligence, ne puisse estre dompté et surmonté. Je m'en vay donq maintenant donner des advis et proposer des exercices par le moyen desquelz vous purgerés vostre ame des (70) affections dangereuses, des imperfections et de toutes affections aux pechés venielz, et si asseurerés de plus en plus vostre conscience contre tout peché mortel. Dieu vous face la grace de les bien prattiquer.











1. Nb 13,33

2. - Nb 14,7

3. - Mt 11,28

4. - Gn 28,12

5. - Gn 1,11

6. - Variante : [au tracas desaffaires comme l'advocat] exposé en toutes sortes...

7. - De Hist anim. 5,22

8. - Variante: royaux et ducaux. (Dans le Ms., le nom de saint Edouard précède celui du bienheureux Amé).

9. - Homil. in Ez 1,9 §22

10. - Tb 5,2

11. -Jean d'Avila (le Vénérable), prêtre espagnol, " l'Apôtre de l'Andalousie (1500-1569). Esposicion del verso: Audi,filia, et vide, etc. 1556 (c.55) et Avis pour vivre chrétiennement

12. - On lit Catherine de Cordoue dans tous les textes de l'Introduction a la Vie Devote antérieure à celui-ci, ce qui est une erreur facile à constater, car le trait auquel il est fait allusion est relaté dans toutes les plus anciennes éditions des oeuvres de sainte Térèse, aux Additions de sa Vie écrite par elle-même. Il est vrai que, dès le milieu du XVIIe siècle, on a remplacé le nom de Catherine de Cardone par cette vague désignation : " une personne pieuse. " La traduction française publiée par Migne (Paris, 1840 - 1845) altère davantage encore le texte espagnol, en indiquant faussement " une religieuse. "

La vraie leçon a été rétablie par don V. de la Fuente, dans les Escritos de Santa Teresia (Madrid, Rivadeneira, 1861-62). C'est dans cette publication que les Additions, réunies à d'autres pièces, forment pour la première fois un traité à part, intitulé Libro de las Relaciones. Sainte Térèse parle encore de Catherine de Cardone au Livre des Fondations, cbap.

xxviii.

13. - Relacion 3

14. - Voir Partie III, chap.XI

15. - Tract.IV. La fin de cet alinéa ne se trouve pas dans le Ms., mais uun signe de renvoi semble indiquer l'intention du saint Auteur de faire une addition à cet endroit.

16. - Joinville, Hist de saint Loys, c.ult.

17. - Qo 6,14

18. - note 42

19. - note 36

20. - Ct 2,12

21. - Dt 21,12

22. - Ep 4,22

23. -Pr 4,18

24. - Ps 126,3

25. - Ps 1,3

26. -Variante : " or, ce n'est pas leur consentir que de recevoir des incommodités d'icelles." (Ms.-A-B)

27. - Ps 54,9

28. - Grenade (Louis de), Dominicain espagnol (1505-1588). Mémorial de la vie chrétienne (Traité Il).

29. -Bruno Vincent , Jésuite italien (1532~I594). Trattato del Sacramento della Penitenza, con l'esame della confessione generale, etc. Venezia, Gioliti, 1585.

30. -Arias Prançois, Jésuite espagnol (1533-1605). L'usance de la Confession...translatée par un Pere de la mesme Societé. Anvers, Trognese, 1601.

31. - Auger Ernoud, Jésuite français (1530-1591). La maniere d'ouyr la Messe... Item, un formulaire de bien confesser ses pechez, etc. Lyon, Michel Jove, 1571.

32. - Nb 11,4

33. - Gn 19,26

34. - Variante: Or, le premier moyen et fondement de (Ms.-AB-C)

35. - Ps 118, 104 et 128

36. - Ps 102,5

37. - Le chapitre se termine ici dans le Ms tet dans l'édition A.

38. -Variante: les remascherés et ruminerés (B).

39. - Ps 38,7

40. - Ps 8,5

41. - Ps 89,3

42. - Ps 137, 8

43. - Si 10,9

44. - Ps 102,1

45. - Ps 85,5

46. - Ps 8,5

47. - Ps 61,1

48. - Ps 39,13

49. - Lc 21,26

50. - Mt 25,41

51. - id 34

52. - Jb 26,11

53. - 1 Co 11,31