Avis spirituels

Sr Claude Agnès de la Roche 1612-1617: (XXVI,285 ; cf XVIII,353)

Tenir son âme en paix, mais avec simplicité et amour. - Un seul désir : plaire à Dieu. - Pour se débarrasser des troubles de la partie inférieure, passer outre, sans les regarder. - Il faut du temps pour parvenir à la paix. - Pourquoi se défaire de la propre volonté. - Dieu veut détacher de toutes choses la destinataire pour la " mieux serrer a sa Bonté ". - Indifférence, confiance, humilité. - Plus on se sent pauvre, plus il faut avoir de grandes prétentions de bien faire. - Essayer d'aimer la correction. - L'égalité du maintien extérieur. - S'abimer dans son néant devant Notre-Seigneur et la Sainte Vierge.

RECUEIL DES AVIS PARTICULIERS QUE MONSEIGNEUR M'A DONNÉS POUR MON AMENDEMENT

J'ay jugé qu'il vous seroit extrernement utile de tascher de tenir vostre ame en paix et en tranquillité; et pour cela, il faut que le matin en vous levant vous commencies cet exercice, faisant vos actions tout doucement, pensant a ce que vous aves a faire dans l'exercice du matin, prenant garde de ne point laisser espancher vostre esprit le long de la journee. Observes tous-jours si vous estes en cet estat de tranquillité, et si tost que vous vous en treuveres dehors ayes un grand soin de vous y remettre, et cela sans discours ni effort.

Je ne veux pas dire pourtant que vous vous bandies continuellement l'esprit pour vous tenir en cette paix ; car il faut que tout cecy se fasse avec une simplicité de coeur tout amoureuse, vous tenant aupres de Nostre Seigneur comme un petit enfant aupres de son pere. Et quand il vous arrivera de faire des fautes, quelles qu'elles soyent, demandes en pardon tout doucement a Nostre Seigneur, en luy disant que vous estes bien asseuree qu'il vous ayme bien et qu'il vous pardonnera ; et cela tous-jours simplement et doucement.

Cecy doit estre vostre exercice continuel; car cette simplicité de coeur vous empeschera de penser distinctement (car nous ne sommes pas maistres de nos pensees, pour n'en avoir que celles que nous voulons) qu'a ce que vous aures a faire et a ce qui vous est marqué, sans espancher vostre ame ni a vouloir, ni a desirer autre chose ; et fera que toutes ces prétentions de plaire et ces craintes de desplaire a nostre Mere, s'esvanouiront, réservant le seul desir de plaire a Dieu, qui est et sera l'unique objet de nostre ame.

Lhors qu'il vous arrivera de faire quelque chose qui pourroit fascher ou mal edifier les Seurs, si c'estoit chose d'une grande importance, excuses vous, en disant que vous n'aves pas eu mauvaise intention, s'il est vray ; mais si c'est chose legere et qui ne tire point de conséquence, ne vous excuses point: observant tous-j ours de faire cela avec douceur et tranquillité d'esprit, comme aussi de recevoir les advertissemens. Et si bien vostre partie inférieure s'esmeut et se trouble, ne vous en mettes pas en peyne, taschant a garder la paix emmi la guerre ; car peut estre ne sera-il jamais en vostre pouvoir de n'avoir pas du sentiment estant reprise. Mais vous sçaves tres bien que les sentimens, non plus que toute autre tentation, ne nous rendent pas moins aggreables a Dieu, pourveu que nous n'y consentions pas.

Vous vous trompes en croyant que vous devries faire des actes vifz pour vous desfaire de ces sentimens et troubles de la partie inférieure ; c'est au contraire, il n'en faut faire nul estat, mais passer simplement chemin, sans les regarder seulement. Que s'ilz vous importunent trop, il faut se mocquer de tout cela, comme seroit de leur faire la moue, et cela par un simple regard de la partie supérieure ; apres quoy il n'y faut plus penser, quoy qu'ilz veuillent dire. Et tout de mesme en est il des pensees de jalousie ou d'envie, et mesme de ces attendrissemens que vous aves sur vos commodités corporelles, et semblables tricheries qui vont ordinairement roulant autour de nos espritz, retranchant a vostre ame tout autre soin que celuy de se tenir en paix et en tranquillité. Je dis mesme celuy de vostre propre perfection ; car je remarque que ce trop grand soin de vous perfectionner vous nuit beaucoup, d'autant que des qu'il vous arrive de faire des fautes, vous vous en inquietes, parce qu'il vous semble que c'est tous-jours contre la prétention que vous aves de vous amender. Tout de rnesme, si l'on vous monstre quelque defaut en vous, vous entres en descouragement.

Et tout cecy, il ne le faut plus faire, ains vous affermir a cela, de ne point vous laisser troubler pour quoy que ce soit. Que si néanmoins il vous arrive de le faire, nonobstant vostre résolution, ne vous fasches pas pourtant, ains remettes vous en tranquillité tout aussi tost que vous vous en appercevres, et tous-j ours de la mesme façon que je vous .ay dit, tout simplement, sans effortz ni secousse d'esprit.

Et ne penses pas que cecy soit un exercice de quelques jours; oh! non, car il y faut bien du tems et du soin pour parvenir a cette paix. Il est vray pourtant que, si vous vous y rendes fidele, Nostre Seigneur benira vostre travail. Sa Bonté vous attire a cet exercice, c'est une chose tout asseuree : c'est pourquoy vous estes grandement obligee a vous y rendre fidele, pour correspondre a sa volonté. Il vous sera difficile, d'autant que vous aves l'esprit vif, et qu'il s'arreste et s'amuse a chaque objet qu'il rencontre ; mais la difficulté ne vous doit pas faire entrer en descouragement, pensant de ne pouvoir parvenir au but de vostre prétention. Faites tout bonnement et tout simplement ce que vous pourres, sans vous mettre en peyne d'autre chose.

Et tout de mesme, quand vous arrestes quelque chose qui ne sera bien pris selon vostre intention : passes outre, pensant a ce que vous aves a faire. Regardes Nostre Seigneur, et tasches d'aller au Dieu de toutes choses, multipliant le plus que vous pourres les oraysons jaculatoires, les veuës interieures, les retours, les eslans fervens de vostre esprit en Dieu, et je vous asseure que cecy vous sera fort utile.

Dieu vous veut toute et sans aucune reserve, et toute fine nue et despouillee ; c'est pourquoy il faut que vous ayes grand soin de vous desfaire de vostre propre volonté, car il n'y a que cela seul qui vous nuise, d'autant que vous l'aves tous-jours extrêmement forte, et vous estes fort attachee a vouloir ce que vous voules.

Embrasses donq bien :fidèlement cet exercice, puisque je vous le dis avec la charité de Dieu et la connaissance que j'ay de vostre nécessité, qui est que vous regardies la providence de Dieu aux contradictions qui vous seront faites, Dieu les permettant affin de vous destacher de toutes choses, pour vous mieux serrer a sa Bonté et unir a luy ; car je sçay qu'il veut que vous soyes sienne, mais d'une façon toute particuliers.

Rendes vous donq bien indifférente, si on vous accordera ou non ce que vous demanderes, et ne laisses pas de demander tous-jours avec confiance ; et demeures en l'indifference d'avoir des biens spirituels ou non. Et quand vous sentires que la confiance vous manque pour recourir a Nostre Seigneur, a cause de la multitude de vos imperfections, faites alhors joüer la partie supérieure de vostre ame, disant des paroles de confiance et d'amour a Nostre Seigneur, avec le plus de ferveur et le plus fréquemment qu'il. se pourra.

Ayes un grand soin de ne vous point troubler lhors que vous aures fait quelque faute, ni de vous laisser aller a des attendrissemens sur vous mesme, car tout cela ne vient que d'orgueil; mais humilies-vous promptement devant Dieu, et que ce soit d'une humilité douce et amoureuse, qui vous porte a la confiance de recourir soudain a sa Bonté, vous asseurant qu'elle vous aydera pour vous amender.

Je ne veux plus que vous soyes si tendre, ains que, comme une fille forte, vous servies Dieu avec un grand courage, ne regardant que luy seul ; et partant, quand ces pensees, si l'on vous ayme ou non, vous arrivent, ne les regardes pas seulement, vous asseurant que l'on vous aymera tous- jours autant que Dieu le voudra, et que cela vous suffise. Que la volonté de Dieu s'accomplisse en vous, qui estes obligee d'une obligation particuliers de vous perfectionner ; car Dieu veut se servir de vous. Faites le donq, et pour cela tasches a fort aymer vostre propre abjection, laquelle vous empeschera de vous troubler de vos defautz.

Prenes soin de tenir vostre esprit en paix et occupé des choses hautes, le tirant fidèlement de l'attention que vous faites sur vous mesme, principalement quand vous aves du chagrin et que vous n'aves point de courage. Occupes- vous a dire a Nostre Seigneur que vous en voules avoir, et que vous ne consentires jamais a ce que le chagrin vous suggere. Vous feries encores mieux de vous divertir, faysant accroire a vostre esprit qu'il n'en a point, n'en faysant non plus d'estat que si vous ne senties point l'effort de cette passion.

Plus vous vous sentes pauvre et destituee de toutes sortes de vertus, ayes de plus grandes prétentions de bien faire. Ne vous estonnes point des mauvais sentimens que vous aves, pour grans qu'ilz soyent; mais ayes soin en ce tems-la de multiplier les oraysons jaculatoires et retours de vostre esprit en Dieu ; et comme vous aves une grande necessité de la douceur et de l'humilité, prenes soin de mettre fort souvent emmi la journee vostre coeur en la posture d'une humble douceur. Et quand vous seres reprise ou corrigee de quelque chose, essayes-vous tout doucement d'aymer la correction ; et ne vous fasches pas si la partie inferieure s'esmeut, mais faites regner la partie supérieure, affin que vous fassies ce que l'on veut de vous en cette occasion.

Ne soyes point tant amie de vostre paix que, quand on vous l'ostera par quelque commandement, ou correction, ou contradiction, vous en demeuries troublee ; car cette paix qui ne veut point estre agitee est recherches par l'amour propre.

Or, maintenant je vous dis que vous ayes un soin tres particulier de vous rendre esgale en vos humeurs, sans jamais laisser paroistre en vostre extérieur aucun changement. Quelle apparence y a il de monstrer ainsy vos imperfections, puisque cela empesche que Dieu ne soit servi de vous ainsy qu'il le desire ? Cette esgalité de vostre maintien extérieur manque a l'accomplissement des talens que Dieu vous a donnés. Consideres donq souvent quel desplaysir ce vous sera et ce vous doit estre, de voir que vous manques de correspondance a la volonté de Dieu, puisqu'il a laissé a vostre pouvoir d'acquérir cela, qui doit perfectionner et accomplir vostre talent. Travailles fidelement pour cela, bandes toutes les forces de vostre esprit pour l'acquérir, et prenes garde que la mortification reluise en vostre extérieur ; en sorte que les seculiers treuvent plus de sujet de l'observer, que non pas de bonne mine, ni de bonne façon.

Vous deves avoir un tres grand soin de vous pencher toute du costé de l'humilité, puisque vous aves une si grande inclination a l'orgueil et a la propre estime. Ne doutes point qu'ayant acquis cette vertu, vous n'ayes quant et quant toutes celles dont vous aves nécessité. Approfondisses-vous fort souvent en l'abisme de vostre neant devant Nostre Seigneur et devant Nostre Dame. Mais ressouvenes vous de ce que j'ay dit en l'Entretien de l'Humilité ; et toutes fois et quantes quantes qu'elle ne produit pas ce fruit, elle est suspecte et indubitablement fause. Aneantisses vous en la connaissance de vostre petitesse ; mais soudain apres, releves vostre esprit pour considérer ce que Dieu veut de vous.

Sr Cl.Agnès de la Roche, Première supérieure à Nevers 10.7.1620 (XXVI,337)

Trois vertus spécialement recommandées.

Alles, ma tres chere Fille, Dieu vous sera propice. Trois vertus vous sont chèrement recommandées : la debonnaireté tres humble, l'humilité tres courageuse, la parfaitte confiance a la providence de Dieu ; car quant a l'esgalité de l'esprit et mesme du maintien extérieur, ce n'est pas une vertu particuliers, mais l'ornement intérieur et extérieur de l'espouse du Sauveur. Vives donq ainsy toute en Dieu et pour Dieu, et que sa Bonté soit a jamais vostre repos. Amen.

Sr Marie Adrienne Fichet 1611-1618 ; baptisée par SFS 30.12.1594; (XXVI,292 et XV,12)

DE L'OBEYSSANCIE

Soyes grandement prompte a l'obeyssance et simple a tout ce qu'on vous commandera, sans regarder a la personne, ni les choses, pour voir si elles sont a propos on non.

Si vous voules avancer au chemin de la vertu, ne regardes pas au visage de ceux qui vous commandent, parce que si vous les consideres il vous arrivera tous-jours de la difficulté a obeir et sousmettre plustost a cette Superieure qu'a une autre, si elle estoit en charge. Tandis que nous regardons aux créatures et non au Createur nous ne ferons jamais rien qui vaille, ni ne ferons aucuns progres en la vertu. Il faut donq obeir a celle que Dieu nous a donnee pour Superieure en regardant tous-jours Nostre Seigneur en elle, par l'ordonnance duquel elle nous commande et conseille ce qui est pour nostre bien et avancement spirituel.

Voyes l'obéissance d'Abraham. Nostre Seigneur luy commande de luy sacrifier son filz ; il luy dit qu'il sorte de sa terre, de son parentage et qu'il aille au lieu qu'il luy monstrera (Gn 22,2 ; 12,1). Il ne luy dit point le chemin qu'il tiendra, ni Abraham ne luy dit point : Seigneur, de quel costé vous plaist il que je sorte ? Si vous ne me dites par quelle porte je dois sortir, je ne sçay pas ou aller. Il ne fit point tout ce discours, mais alla tout simplement la ou la volonté de Dieu l'appelloit pour executer son bon playsir. Il faut faire ainsy : obeir simplement a la voix de Dieu qui nous est signifiee par nos Superieures, ne faisant aucun discours ni pensee pour en juger selon nostre inclination.

Quand vous auries la plus mauvaise Superieure du monde et qu'elle vous auroit craché au nez, il ne faudroit jamais entrer en descouragement ni en desfiance, mais luy ouvrir tout vostre coeur en simplicité ; je dis tous-jours selon la partie supérieure. Et soyes bien ayse de n'avoir point de sensible satisfaction, car nous aymons tant ceux qui nous disent de belles choses!

0 je vous prie, ne vous attaches point tant aux Superieures. Je ne veux point que vous soyes attachee a moy, ni a nostre Mere, ni a chose du monde. Dittes avec la Mere Therese de Jesus : " Tout ce qui n'est point Dieu ne m'est rien. " Ne desires point d'estre aymee particulièrement de vos Superieures. J'ay bien envie de vous arracher cela du coeur, car on vous aymera tous-jours autant que Dieu voudra, et Dieu le voudra tous-jours et ainsy vous seres aymee. Et puis, qu'est ce que dit le Point d'humilité ? Qu'il ne faut point vouloir estre aymé. C'est un grand moyen d'avancer en la vertu et en l'amour de Dieu quand nous avons des Superieures qui ne nous ayment pas et que nous n'aymons pas aussi. Il ne se faut pas descourager ni entrer en desfiance pour cela, bien que les Superieures n'en doivent donner aucun sujet. Il ne faut pas estre tendre comme les petitz enfans.

Dites avec l'Apostre : Seigneur, que vous plaist il que je face (Ac 9,6) ? Mais saint Bernard dit qu'il y a des Religieux a qui il faut dire : Que vous plaist il de faire ? 0 ma chere Fille, ne soyes point ainsy enfant. En fin, le coeur obeyssant racontera les victoires (Pr 21,28) ; les victoires nous les remportons quand nous sousmettons nostre volonté et jugement a celuy d'autruy, a l'imitation de Nostre Seigneur qui s'est rendu obéissant jusqu'a la mort, et a la mort de la croix (Ph 2,8), et a mieux aymé mourir que de perdre l'obéissance.

Quand la cloche sonne et nous appelle pour quoy que ce soit, il faut estre prompte a partir et quitter tout. Il ne faut jamais rien faire contre l'obeyssance, spécialement quand il nous vient en l'esprit que cela n'est pas bien, et que le scrupule nous prend ou que nous ne voudrions pas que nos Superieures le sceussent.

Il faut demeurer la ou il y a plus de répugnance : c'est la ou il faut faire de plus grandes prattiques de vertu, obeissant avec respect, sousmission, amour, de bon coeur. Il faut avoir un grand courage pour obeir a la buandiere comme a la cuisiniere indifféremment, pour Dieu, et tous- jours parce qu'elles sont nos supérieures. Il faut tous- jours penser que les Superieures considèrent bien les choses avant que de les dire ; ainsy, laisses vous gouverner a elles comme un petit enfant.

S'il vous arrive du proffit quand vous rendes conte, de dire que c'est moy qui vous ay enseigné cet exercice, dites le affin qu'on vous le laisse continuer ; mais si elles vous disent que vous facies autrement, quittes tout et faites simplement ce qu'elles vous diront, encor que vous ayes de la répugnance tant a quitter qu'a faire autrement que je vous ay dit. Il faut tous-jours faire la volonté des autres, sur tout des Superieures, plustost que de les attirer a faire la nostre.

Saint Paul dit une bonne parole: Nous avons conneu Nostre Seigneur selon la chair (2 Co 5,16), mais nous l'aymons maintenant selon l'esprit. Ainsy, ne nous aymons point par les sentimens, mays selon l'esprit, pour nous perfectionner et nous unir davantage a l'amour de Dieu. Il faut bien prattiquer tous les moyens qui nous sont donnés pour arriver au Ciel et au salut, purement pour Dieu et pour luy plaire, parce qu'il le veut ainsy et qu'il est bon de le faire. Si on vous fait la mine, il ne la faut pas faire ; saint Paul dit qu'il faut rendre bien pour mal (Rm 12,17 ; 1 Th 5,15).

DE L'HUMILITÉ

Nostre Seigneur qui se voyant Dieu, et partant ne voyant aucune chose en soy pour s'humilier, a voulu néanmoins s'humilier et a dit : Apprenes de moy que je suis doux et humble de coeur et vous treuveres le repos en vos ames (Mt 11,29). C'est le plus haut point de l'humilité de s'humilier pour Nostre Seigneur, parce qu'il s'est humilié pour nostre amour, pour nous donner exemple de faire comme luy.

Il faut estre humble en toutes vos actions, faire vos retours a Dieu par abbaissement en vostre neant et en vostre propre vileté et bassesse. Vous deves estre bien humble, et vous le seres a cette heure que vostre Pere vous le commande ; oh ! je vous en prie. Mais je vous dis, d'une humilité vraye et solide, qui vous rende souple a la correction, maniable et prompte a l'obeyssance.

Allés en paix, ma tres chere Fille, tenes vous humble devant Dieu. Que vos imperfections vous servent a cela et ne vous facent entrer en nul descouragement; nous sommes en bon chemin, par la grace de Dieu. Craignons sans descouragement. Rien ne nous peut nuire que la propre volonté : or nous n'en devons point avoir, car nous l'avons toute consacrée a Dieu ; donq encourageons-nous sans presomption. Quand les Saintz avoyent fait quelque bien, ilz ne se l'attribuoyent jamais en particulier, ouy bien le mal, et mettoyent tout le bien qu'ilz faisoyent en commun : marque d'humilité.

Il faut avoir une gravité de princesse, par ce que nous sommes espouses du Filz de Dieu ; mais simple, sans affectation; et l'humilité du publicain (Lc 18,13), pleine de confiance,

Pour avoir la grace de Dieu en nos coeurs il les faut avoir vuides de nostre propre gloire et dire : 0 mon Dieu, regardes cette chetifve creature si comblee de misere ; remplisses la de vostre misericorde.

Quand vous aures fait des fautes contre la douceur, humilies vous ; et quand vous aures fait des fautes contre l'humilité, adoucisses vous et faites comme je vous ay dit : alles tous-jours de l'humilité a la douceur, et de la douceur a l'humilité. Pour recevoir le Saint Esprit il faut rendre son coeur fort profond en humilité, simplifier vostre esprit, aller en tout simplement, etc.

DE LA DOUCEUR

Le premier sermon que Nostre Seigneur fit a ses disciples fut : Apprenes de moy que je suis doux et humble de coeur. Je vous en dis de mesme, ma tres chere Fille, soyes grandement douce et humble, ayes tous-jours ces cheres vertus en la bouche et au coeur. Aymes les bien, puisque Nostre Seigneur les a tant recommandées. L'humilité nous perfectionne envers Dieu, et la douceur envers le prochain. Que ces vertus reluisent en vous, en toutes vos actions, en toutes vos paroles, en vos yeux, en tout vostre maintien. Rendes vous amiable, puis aymable; tasches d'estre gratieuse et affable, cordiale et communi- cative. C'est une injustice de vouloir sçavoir les affaires des autres et ne vouloir rien dire des siennes, par cordialité.

Je vous recommande l'affabilité, que vous sçavés qui se prattique avec ceux a qui on parle ; se rendre joyeuse avec ceux qui le sont, pleine de compassion avec les affligés, s'accommodant a la façon des autres, a leurs humeurs, faire comme saint Paul : se rendre tout a tous pour les gaigner tous (1Co 9,19).

Toutes les fois que vous treuveres vostre coeur hors de la douceur, ne faites que le prendre avec le bout du doigt, et non a plein poing, comme l'on dit, ni brusquement. Ne dittes jamais de paroles seches ni de correction.

Tasches d'acquérir la sainte tranquillité extérieure et intérieure en toutes vos actions et vous formés selon cela ; et quand on ne sçait plus que faire a son esprit, qui est piqué et troublé, il se faut divertir. Si cela ne fait rien, il faut pourtant tous-jours essayer, affin que la négligence ne nous face accroire que le divertissement n'y fait rien , alhors il faut avoir patience avec soy mesme. Il faut quelquefois flatter son coeur et le servir en ses maladies et l'encourager ; et quand il est bien piqué, il le faut prendre comme un cheval de bride et le mettre fermement en soy mesme, sans le laisser courir apres ses sentimens et passions. Presque tous-jours la douceur a cet effect.

Dites souvent : Bienheureux sont les débonnaires, car le royaume des cieux est a eux (Mt 5,4). Et avec le Psalmiste : Goustes et voyes combien le Seigneur est doux (Ps 33,9). Dites aussi souvent le verset Virgo singularis, et pries Nostre Dame qu'elle visite vostre coeur et le parfume de sa bonté et douceur.

Soyes la plus suave qu'il vous sera possible, et plus que toutes les autres. Selon les occasions, retires vous en vous mesrne, par des retours de vostre esprit en Dieu ; il ne faut pas que vous soyes trop retiree, car ce n'est point vostre humeur.

Il faut prattiquer l'anéantissement de soy mesme en la douceur.

DE LA SIMPLICITÉ

Il faut estre grandement simple et aller a la bonne foy. Ayes un grand soin de simplifier vostre esprit de toutes ses superfluités, et quand elles se présentent, ne faites que tout simplement les oster, retournant vostre coeur vers Nostre Seigneur sans les regarder ; et vous employes de bon coeur a ce travail pour l'amour de Dieu, pour en acquerir la couronne. Faites toutes choses pour Nostre Seigneur, avec une pure intention, sans regarder aux créatures. Si vous faites ainsy, vous aures un jour la simplicité, grace a Dieu.

Il faut estre simple comme des petitz enfans pour entrer au royaume des Cieux (Mt 18,2). Alles ainsy simplement quand vous descouvres vostre coeur, sans réflexion. N'amuses point vostre esprit a ce qui se passe autour de vous. Il faut estre une colombe, parce que Nostre Seigneur est colombin, et n'avoir rien a coeur que luy et l'affection de luy plaire, et estre tant simplifies que vous puissies dire en verité : Je ne pense a rien, hors ce a quoy je suis obligee de penser. Retranches de vostre coeur toutes sortes de réflexions contraires a la simplicité. Que vostre esprit ne regarde point ses répugnances et difficultés, mais combattes les en les mesprisant.

Tenes vostre coeur proche de Dieu. C'est le moyen d'estre simple, puisque Dieu est un Esprit simplificateur. Specialement a l'orayson, je veux que vous y soyes comme une statue dans sa niche, sans rien vouloir que plaire a vostre Espoux. - Pourquoy demeures vous en cette niche, o statue ? - Parce que mon Espoux m'y a mise; je ne veux rien que cela (TAD liv 6,ch11 ; cf XV,321 ; XXI,96).

Donnes vous toute a luy, laisses luy tout faire en vous ; remettes luy vostre réputation et propre estime. S'il veut que l'on vous ayme et estime, il le permettra bien; s'il veut que l'on vous humilie, de mesme. Laisses luy tout le soin de vous et n'ayes soin ni souci que de plaire a vostre Espoux, et demeures en la niche sans rien vouloir.

DE LA GENEROSITÉ

Je vous donne pour cette annee la vertu de generosité pour prattique particuliere. Vous l'entreprendres courageusement et suavement, non point violemment ni rudement. Vous prattiqueres la douceur et humilité avec generosité, car il faut tous-jours ces deux vertus, sans jamais les quitter. La vraye generosité consiste a se rendre independante de toutes choses et des créatures, et ne point penser si elles nous ayment et pensent a nous ou non ; il ne faut point s'amuser a cela. je veux bien que vous m'aymies et croyies que je vous ayme bien; mais je veux que l'amitié que vous me portes ne nuise point a la perfection et union de vostre esprit avec Dieu, ains qu'elle vous serve pour vous y unir davantage. Je ne veux point que vous soyes attachee a moy ni a nostre Mere.

Il faut mespriser toutes réflexions en se relevant courageusement ; aller la teste levee par dessus tout, et ne regarder point aux actions du prochain, ce qu'il fait ou dit et comme il se comporte en nostre endroit. Nous n'aurions jamais fait si nous voulions tout considérer et peser les pensees et réflexions. La generosité passe par dessus tout cela, ne s'attachant qu'a Dieu seul, pour l'amour duquel elle fait tout, et mortifie ce qui est d'humain pour ne vivre plus que pour luy. Il faut encourager son ame, luy disant qu'elle est toute a Dieu et pour l'éternité. En effect, nous ne sommes plus a nous mesme, nous sommes consacrés a Dieu pour l'aymer et servir parfaitement. Il faut donq aller genereusement en son chemin, sans s'estonner de rien, et laisser aller chacune son chemin.

Il nous suffit, ma chere Fille, que nous sachions Jesus Christ crucifié (1 Co 2,2). Ne soyes point pointilleuse en l'exercice des vertus mais alles rondement, franchement, naifvement, a la bonne foy. Certes, je crains l'esprit de contrainte. 0 ma chere Fille, je desire que vous ayes un coeur large et grand au chemin de Nostre Seigneur, mais je veux aussi tous-jours qu'il soit doux.

La vie intérieure c'est de faire mourir la nature et vivre selon la grace et la rayson. Quand les mouches nous piquent, il ne faut que tout simplement les oster ; ainsy, quand il nous vient des contradictions, il ne faut que tout simplement les oster, c'est a dire s'en destourner et non pas s'en occuper. Je vous dis comme je voudrois faire et comme je veux que vous facies. Je n'attens pas de vous que vous n'ayes point de sentimens ; ouy bien que vous les combatties, vainquies et surmonties avec douceur et patience.

Quand vous n'aures pas de croix, demeures tranquille ; Nostre Seigneur vous en envoyera bien quand il luy plaira.

DU PARLER

Demandes conseil a Nostre Seigneur de ce que vous devres dire, avant de parler, et a vostre partie supérieure aussi, affin de ne rien dire qui offense Dieu ni les créatures. Tasches de parler utilement, posement et humblement a chacun, spécialement aux Seurs, comme si elles estoyent toutes vos Superieures.

Il se faut rendre gratieuse et affable a chacune, et satisfaire aussi les séculiers le plus doucement et courtement qu'il se peut ; si vous ne pouves courtement, escoutes les avec patience et cordialité, les divertissant de leurs propos inutiles le plus doucement qu'il sera possible, et les caressés affablement. Et pour vous oster la crainte que vous ne faites pas ce que vous leur dites, pensés que vous leur parles comme messagere et envoyee de la part de Dieu ; et quand il vous vient de prendre de la vanité de ce que vous leur dites, penses en vous mesme que ce que vous dites n'est pas de vous, mais de Dieu, et vous humilies.

Quand vous aures fait quelque bien ou resisté a des tentations n'y faysant point de fautes, dites tous-jours : J'ay fait cela par la grace de Dieu. Ou si l'on vous commande quelque chose, adjoustes y ce mot : que vous le feres avec la grace de Dieu ; ou bien : s'il plaist a Dieu. Il faut tous- jours dire ainsy, car nous ne pouvons ni faire le bien, ni resister au mal sans la grace de Dieu.

Quand vous envoyeres ou recevres des commissions de quelqu'un, il faut ainsy parler de Nostre Seigneur, et dire a ceux qui vous les font : je vous prie de remercier N. de ma part, du souvenir qu'il a de moy ; asseures le ou asseures la (selon la personne) que je prieray Nostre Seigneur pour elle, affin qu'il luy continue tous-jours ses saintes graces ; et choses semblables.

Pour la recreation, il la faut faire comme dit la Regle. Il vous faut mettre quelquefois derriere les autres par humilité ; mais pour l'ordinaire, il se faut tenir la ou vous vous treuveres, sans affecter les dernières places. Il faut bien mortifier son bec. Mortifies fort la curiosité. Il ne faut point vouloir des particularités ; la Regle le dit, et que les premieres seront comme les dernières.

On vous parlera autant que vous en aures besoin, et qu'il plaira a Dieu nous inspirer. La perfection ne consiste pas a parler, mais a faire. Vous aves un esprit comme ces arbres qui ont tant de branches autour qui les empeschent de croistre : tant de menus desirs empeschent de croistre le plus grand, qui est de plaire a Dieu.

Quand vous advertisses les autres de leurs defautz il se faut premièrement accuser soy mesme dans son coeur, et puis faire la charité pour l'amour de Dieu. Il faut quelquefois alleguer ce que disent les Constitutions en ses advertissemens, a l'imitation de Nostre Seigneur ; comme quand l'esprit malin le tenta au desert, il dit : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu(Mt 4,1) ; et aussi quand les pharisiens l'interrogeoyent, il leur alleguoit l'Escriture, disant : Il est escrit telle chose (Mt 21,13; Mc7,6 ;Lc 20,17 ; Jn 10,34). Vous en pouves faire de mesme, disant . Les Constitutions disent telle chose. Il faut aussi quelquefois dire les defautz simplement, sans allegation. Il faut aller fort simplement en tout et laisser dire aux autres ce qu'elles veulent.

Ma chere Fille, il est bon d'entendre les coulpes des autres pour recevoir la lumiere pour voir les vostres, et penser en soy mesme que cette Seur est bien humble de s'accuser ainsy. Mais quand vous les escouteres par curiosité, alhors il se faut mortifier et ne les pas ouyr. Et quand vous dites les vostres, il faut desirer que les autres pensent que vous estes telle que vous vous accuses, et encor pire, pour prat- tiquer l'humilité.

Vous pourres escrire aux Seurs absentes, parce que cela les console et entretient l'amour les unes envers les autres; quelquefois vous n'escrires point aussi, par humilité et vray mespris de vous mesme. Il faut cela sans contrainte et avec liberté.

Retranches ces paroles intérieures : Si on me dit ceci, je respondray cela ; car cela ne fait que s'aigrir le coeur et oster de la douceur. Ne vous estonnes point de ces bouleversemens de coeur et aversions au prochain ; pourveu que vous ne les nourrissies pas volontairement il n'y aura point de peché. - Mais vous ne leur parles pas de bon coeur. - Il n'y a pas moyen, ma chere Fille, de le faire comme si on les aymoit bien, sinon qu'on se fist une grande violence. Et de [se] la faire, c'est une grande prattique de vertu, et de ne la pas faire, c'est la perdre.

COMME IL SE FAUT RELEVER QUAND ON EST TOMBEE

Quand on tombe en quelques defautz et imperfections, c'est un remede et moyen tres bon, et qui plaist fort a Dieu et confond le diable, que de s'humilier tout aussi tost devant Dieu et eslever son esprit au Ciel, usant de ces paroles ou autres semblables : 0 Seigneur, vous voyes combien je suis fragile et misérable, et comme je tombe souvent ; pardonnes moy, Seigneur, et donnes moy la grace de ne plus tomber. Si vous aves failli devant les Seurs, il faut reparer le defaut ; et si c'est vers une particuliere que vous aves commis la faute, dites ainsy, si c'est un manquement de douceur, [une] replique, tesmoignage de répugnance : " Ma tres chere Seur, je vous demande pardon de ce que je vous ay tesmoigné de la répugnance et manqué de douceur ; je vous ay mal edifiee, je vous prie de prier Nostre Seigneur pour moy, affin qu'il me fasse miséricorde et la grace de m'amender. " Et puis, ma chere Fille, ne penses plus a vostre faute. Ne faites pas comme les petitz enfans : quand ilz sont tombés, ilz s'amusent a regarder si quelqu'un les a veus. Ne vous estonnes pas de vos cheutes et imperfections ; qu'elles ne vous fassent entrer en aucun descou- ragement, car cela est contraire a la perfection que nous desirons.

En toutes actions, tasches de vous mortifier et crucifier vos passions, inclinations, aversions, avec Nostre Seigneur au mont du Calvaire, affin que vous vivies avec luy en sa gloire. Cloues vostre coeur au pied de la Croix, et le laisses la reposer en son amour. Soyes bien ayse d'estre sauvee par la seule miséricorde de Dieu, vostre Sauveur, sans aucune correspondance de vostre part que l'obéissance a ses inspirations.

Qu'importe que vous soyes tous-jours imparfaitte, pourveu que vous ayes le soin de vous perfectionner en embrassant tous les moyens qui vous seront possibles pour cela, avec fidelité ? Laisses faire a Dieu, il vous aydera. N'ayes pas tant de soin de vous rnesme et de ce que vous deviendres. Marches tous-jours vostre petit pas, apres les autres. Encor que je die le petit pas, ce n'est pas que je n'aye un grand desir de vostre avancement a la perfection. Je me prometz beaucoup de vostre bon coeur, ma chere Fille; ne me trompes pas, car je veux que vous soyes la fille forte de ceans, la plus courageuse, douce et humble de toutes, parce que vous estes nee entre mes bras. Vous sçaves combien mon coeur vous ayme et que, tout a fait et sans reserve, vous vous estes donnee a moy et que nous avons ensemble le coeur : le vostre est a moy et le mien est a vous, tout a fait, et quand vous entendres parler de vostre coeur ce sera du mien. Or sus, ma Fille, je vous prie de n'entrer jamais en desfiance de moy, pour me cacher quelque chose de ce qui se passe en vous.

Sçachés que vous satisferas asses pour vos pechés quand vous feres tout ce que vous faites purement pour Dieu et pour luy plaire, sans autre intention ; et cela est plus parfait.

Nostre Seigneur dit a ses Apostres : Receves le Saint Esprit (Jn 20,22) et le Sanctificateur, mais parce qu'ilz estoyent sur la terre ilz ne pouvoyent pas s'empescher de crotter leurs piedz marchant dans la boüe. Ainsy, tandis que nous serons en cette vie, nous aurons tous-jours des miseres. Il se faut fort humilier et prendre bon courage pour combattre nos imperfections, car tandis que nous serons en cette vie, nous aurons tous-jours a faire et a combattre : c'est l'exercice de nostre humilité. Il ne se faut pas estonner de se voir tous-jours faillir et tomber en des fautes ; et comme il faut avoir un grand courage pour se relever quand on a failli, il le faut encor plus grand pour se supporter se voyant tomber souvent dans les mesmes fautes. Et s'il faut avoir bon courage avec soy mesme, il le faut encor plus grand a supporter le prochain, avec amour, en ses de- fautz et retardement a la perfection par ses continuelles cheutes, sans se relever. Il faut supporter surtout les infirmes.

Vous estes marrie, ma chere Fille, parce que vous faites des fautes : il se faut humilier et demeurer en paix. Nous ne pouvons rien de nous mesrne sans la grace de Dieu (2 Co 3,5). Il a dit que nous ne sçaurions changer un seul cheveu de nostre teste pour le faire blanc ou noir (Mt 5,36).

Qu'on vous accuse a tort ? dites la verité ; nous devons cela. - C'est la Superieure, et elle vous fait la correction comme si on luy avoit celé quelque chose. - Il luy faut dire la verité, et apres souffrir en silence. Au reste, il ne faut pasaller dire ses troubles sur le champ, quoy qu'ilz nous pressent bien; il faut attendre qu'ilz soyent un peu passés.

COMME IL FAUT VIVRE SELON LA PARTIE SUPERIEURE

Retenes bien cet advis de vostre Pere, ma tres chere Fille, pour le mettre en prattique: c'est qu'il faut vivre de la vie de Nostre Seigneur, marcher tous-jours selon la partie superieure. Tenes cette regle, de ne point vivre selon vos sentimens, mais selon la rayson. C'est une chose qu'il faut tous-jours redire. Mais il vous semble que vous ne faites rien si vous ne sentes des consolations et satisfactions en ce que vous faites, car nous ayrnons tant cela ! - Oh! je veux que vous soyes plus courageuse, ma chere Fille, et que vous ne soyes attachee a rien, ni aux consolations sensibles de Dieu, ni aux affections des créatures. Nostre Seigneur veut que nous facions quelque chose de plus que les payens qui ayment, davantage ceux qui les ayment (Mt 5,44) ; il veut que nous exercions nostre vertu a l'endroit de ceux que nous aymons moins, et il le faut faire. S'il y avoit une personne qui fust punaise et qu'il la fallust servir et qu'elle ne se contentast jamais de nos services, il ne faudroit pas pour cela laisser un brin du service qu'on luy doit. Chacun ayme mieux ceux qui sont a son gré ; c'en est de mesme des vertus. Il est bien facile d'estre doux quand rien ne fasche. Il faut tourner son esprit a toutes mains par une excellente mortification de nous mesme et de tout ce qui est du naturel, pour se ranger au bon playsir de Dieu.

Hé, quand sera ce que vous pourrés dire avec l'Apostre (Ga 2,20) Ce n'est plus moy qui vis, mais c'est Jesus Christ qui vit en moy. Il faut que ce soit tout a cette heure que vous soyes supérieure de vous mesme et que vous soyes la nouvelle fille de Nostre Seigneur. Vous prattiqueres l'aneantissement en la vie et mort de Nostre Seigneur. Il faut avoir un grand soin du salut des ames pour la gloire de Dieu, et joindre a cela l'humilité.

COMME IL FAUT TOUS LES JOURS RENOUVELLER SES BONS PROPOS

Reunisses vous fortement a Nostre Seigneur par le renouvellement de vos voeux, avec le plus de ferveur qu'il vous sera possible; et vous jettes aux pieds de Nostre Dame et la tires par sa robbe, la priant qu'elle vous reçoive en sa protection comme une fille nouvelle, et qu'il luy playse visiter vostre coeur et le parfumer de sa tressainte humilité. Ayes une grande confiance en elle et a saint Joseph.

Il faut commencer tous les jours a bien faire, comme si on n'avoit rien fait. Pour arrester l'activité de l'esprit et le pousser de sa négligence, il faut souvent demander a son coeur qu'est ce qu'il est venu faire en Religion, sans penser au lendemain ; chaque jour a bien asses de sa besoigne (Mt 6,34). Nostre Seigneur dit a ses Apostres : N'ayes point souci du lendemain. Il ne faut pas plus penser au lendemain pour l'esprit que pour le cors.

Ce que le Combat spirituel veut dire, ma chere Fille, que ce n'est pas si grande vertu et perfection de se resoudre pour tout un jour comme pour toute sa vie ? - Sçachés, ma Fille, qu'il y a deux sortes de perfection : par exemple, une personne sera tentee de la tentation de la chair ; elle n'y fait point de faute, elle est parfaitte en cela. Une autre n'est point tentee, elle est plus parfaitte, parce que c'est un don de Dieu. Ainsy ceux qui commencent la perfection d'un jour a l'autre, ne laissent pas, en leur résolution, d'estre parfaitz aussi bien que les autres qui en font la resolution determinee tout en un coup, pour toute leur vie. Ressembles, si vous pouves, a la robbe de [Joseph], qui tenoit despuis la teste jusqu'aux pieds (Gn 37,3) ; c'est a dire, qu'il se faut exercer toute sa vie a la prattique des vertus.

N'ayes point de desirs avant le tems. Il faut lier nos passions avec des chaisnes d'or, qui sont des chaisnes d'amour, sans oublier les inclinations et aversions, affin de les ranger en toutes choses selon le bon playsir de Dieu.

Ayant fait vostre reveuë, rejetté et detesté vos imperfections, il reste a faire la fin, qui est de bien mettre en prattique vos résolutions et vouloir désormais vivre toute a Dieu et vous appliquer a son amour. Rendes vous toute abjecte a vos propres yeux : nous en avons bien sujet. Il faut grandement aymer son abjection, mais tout doucement. Il ne faut pas estre tant rude a soy mesme. L'amour de nous mesme ne meurt jamais qu'avec nous ; on le mortifie bien, mais il revient tous-jours. Quand nous voyons que nous ne sommes pas si parfaitte que nous voudrions, il se faut humilier devant Dieu et luy dire : Seigneur, vous voyes ce que je suis ; je voudrois bien estre plus parfaitte pour mieux vous plaire et aymer.

Ma chere Fille, de la racine amere procede fruit doux et savoureux : c'est la mortification. Vous estes en la plus heureuse vocation du monde et en la grace de Dieu ; si vous fussies demeuree au monde, vous eussies plus pati en un jour que vous ne feres icy en toute vostre vie. 0 Dieu, plustost mourir que s'en repentir.

Pour nous, c'est le chemin du Ciel que nos Regles et Constitutions. Il faut estre bien exacte a les observer. Leur esprit, c'est l'humilité et la douceur intérieure et exterieure. Unisses vous fort a Dieu, et ne luy demandes rien que son amour et l'union de vostre volonté a la sienne, et dites souventesfois : Vostre volonté soit faite, vostre Nom soit sanctifié, vostre royaume nous advienne (Mt 6,9). Pries Nostre Dame qu'elle offre vostre coeur a son Filz et le rende aggreable a sa divine Majesté. Jettes vous a ses pieds et en son giron, demandes luy souvent sa benediction.

Il faut aymer Dieu de tout son coeur. En fin, nous sommes espouse d'un Espoux crucifié ; il est raysonnable que nous le soyons aussi avec trois clous comme luy. Faites toutes vos actions pour vous rendre aggreable a Dieu ; vous n'estes ceans que pour cela et pour vous perfectionner. Il faut aymer et vouloir sentir en soy la Passion de Nostre Seigneur crucifié.

Vous prattiqueres cette annee le mespris et rejet de toutes vos pensees inutiles. C'est une parole de Nostre Seigneur : qui marche droitement a luy ne regarde qu'a le suivre droitement, sans regarder les autres (Lc 9,61) ; n'y penses point. Il ne s'ensuit pas que vous facies comme elles. Marches vostre voye courageusement.

Sentir la Passion de Nostre Seigneur, c'est quand il se presente une occasion de colere : il se faut representer comme Nostre Seigneur se comportait en sa Passion. Quel acte de colere fit il ? Il faut imiter sa douceur. je vous la donne cette annee pour prattique.

Les Constitutions disent qu'il faut marcher droitement, "sagement". Il faut faire comme ceux qui vont par un beau chemin, rempli de belles fleurs : [ils] ont beaucoup de sujetz de s'amuser par le chemin ; ilz ne s'amusent a rien, pas seulement a cueillir ni sentir ces belles fleurs, ilz font leur chemin droit. Il faut faire ainsy, aller droit a Dieu, le regardant tous-jours devant soy, sans s'amuser a rien. Ce n'est pas aller droit de penser beaucoup a ses fautes, et aussi si les Superieures nous ayment. Il ne faut pas estre marrie si elles ne nous ayment et ne tesmoignent point d'affection a nostre avancement ; il suffit qu'elles l'ayent devant Dieu. Si elles nous négligent et nostre avancement, il ne faut pas se negliger soy mesme, ni perdre courage a s'avancer. Il faut estre bien ayse si elles nous ayment parce que cela donne courage a s'avancer ; mais ce n'est pas marcher droit de penser beaucoup a cela.

Ne regardés qu'a Dieu, ma Fille, pour luy plaire en tout, et generalement alles en toutes choses simplement devant.

Ne vous mettes point en peyne de ce que les autres diront de vous. Marches tous-jours vostre train en I'amour de Dieu, ma chere Fille, que j'ayme bien de tout mon coeur.

DE L'AMOUR DE DIEU [ET DU PROCHAIN]

Ma chere Fille, oyes saint François s'escrier : Nostre Seigneur est mort d'amour et personne ne l'ayrne ! Taschés donq [de l'aimer] de tout vostre coeur, de toutes vos forces et puissances. Vous luy estes bien obligee pour tant de graces qu'il vous a faites et fait continuellement. Nostre Seigneur vous a aymee de toute eternité (Jr 31,3) et il vous ayme bien, croyes le, je vous en prie.

Comme il faut faire pour l'aymer ? - Il n'y a rien a faire qu'a l'aymer et mettre tout son amour en luy. Contentes vous en luy, et vous devries estre contente. Quand il n'y auroit que Dieu et vous au monde, seroit-ce pas asses, sans vouloir tant de créatures et vous amuser a tant de tricheries qui passent par vostre esprit ? Resouvenes vous souvent de Dieu par des fréquentes aspirations en luy.

Il ne se faut fascher si on n'est pas tous-jours en la presence de Dieu. Il faut une habitude et prattique pour donner un bon maintien a vostre ame en ses actions intérieures et extérieures. Faites les toutes comme si Nostre Seigneur vous les ordonnait et qu'en la presence de son humanité vous les deussies executer. Je ne dis pas seulement cecy des actions pieuses d'elles mesmes, mais aussi des indifferentes, comme d'aller se coucher, se reposer, quand il le faut. Si Jesus Christ estoit present et qu'il voulust que nous allassions rire avec quelqu'un par charité et en sa presence, comme ferions nous cette action ?

Nostre Seigneur a tant aymé ses créatures, qu'il a estimé qu'il ne pouvoit envoyer ni Anges ni Saintz pour nous monstrer l'amour qu'il nous portoit, s'il ne venoit luy mesme en personne prendre nostre humanité et donner son sang et sa vie pour nostre redemption. Cela nous doit bien encourager a l'aymer et servir de bon coeur et joyeusement.

Essayons nous de n'avoir en l'entendement que Jesus, en la memoire que Jesus, en la volonté que Jesus et en l'imagination que Jesus. Prononçons souvent ce saint Nom, comme nous pourrons ; que si pour le present ce n'est qu'en begayant, a la fin nous apprendrons a le bien prononcer. Le seul amour divin peut seul exprimer ce saint Nom : Jesus. Prions le qu'il luy plaise l'imprimer au fond de nostre coeur en cette vie, affin de le voir en l'autre. Amen.

De l'amour de Dieu derive celuy du prochain. Il faut bien aymer nos Seurs et les espouses de Nostre Seigneur. Ne vous estonnes pas si vostre amour n'est pas tendre, tant a l'endroit de Dieu comme a l'endroit des créatures ; pour estre fort, il en est meilleur. Il les faut aymer tendrement tant que l'on peut. La confiance, deference et sousmission attirent le Createur et les créatures a nous aymer et nous procurer le bien par inclination. Il ne faut pas seulement se disposer a ne pas negliger l'innocent, mais il se faut joindre avec luy pour la defence de sa cause. Nous devons a Dieu la bonne conscience, et au prochain le bon exemple. L'ame du prochain, c.'est l'arbre de vie du Paradis terrestre (Gn 2,9) ; il est defendu d'y toucher parce qu'il est a Dieu qui le doit juger, et nous aussi. Quand il nous vient envie de nous fascher avec quelqu'un, il faut tout aussitost regarder cette ame dans le sein de Dieu ; a cette heure nous n'aurons garde de nous fascher avec elle, et c'est le vray moyen de conserver la paix en nostre coeur et l'amour du prochain.

Et pourquoy ne nous appartient il d'avoir des graces, desirs et sacrees inspirations ? Nostre Seigneur commande que nous soyons partait comme son Pere celeste (Mt 5,48) ; il faut tascher de se perfectionner et y employer toutes nos forces. Et pourquoy ne recevrons nous pas les sacrees inspirations de nostre divin Espoux, qu'il nous envoye avec tant d'amour ?

Non seulement on est plus obligé a secourir les proches et voysins, mais il le faut faire. Quand nous sentons que nous n'avons point de confiance en Dieu, il en faut aller prendre dans son coeur, car Nostre Seigneur en est tout plein. Il ne nous oste jamais sa grace pour ces petites choses ; il n'est sujet a se fascher contre nous quand nous manquons, pourveu que nous retournions a luy en nous humiliant avec amour et confiance. Rendes vous autour de luy comme un petit enfant. Laisses.vous gouverner de luy, a son gré ; encor qu'il ne soit pas selon le vostre, il sera tous-jours bien selon le sien. Il faut entreprendre de se perfectionner, non point pour nostre contentement, mais pour plaire a nostre Espoux qui le veut.

DES SECHERESSES ET STERILITÉS

Sçaches, ma tres chere Fille, qu'on fait plus de chemin quand le tems est couvert qu'au grand de la chaleur ; ainsy, quand on est en grande sécheresse on avance plus au pur amour de Dieu, pourveu qu'on soit fidele et sans descouragementi L'amour propre n'est pas si satisfait, car nous voudrions tous-j ours avoir des goustz, des satisfactions et consolations, ou autrement tout est perdu. Nous voudrions avoir les vertus sans qu'il nous en coustast rien. Oh ! il faut estre plus courageuse que cela, Il faut autant aymer Nostre Seigneur, et plus, s'il est possible, au mont de Calvaire qu'en celuy de Thabor.

DES TENTATIONS

PREMIEREMENT DE LA VOCATION

Puisque vous aves choisi cette sorte de vie, par la grace de Dieu, ne permettes point a vostre coeur de s'appliquer a d'autres desirs ; mais, en bénissant Dieu des autres vocations, arrestes vous humblement a celle ci, puisque Dieu vous a fait la grace de vous y appeller. Demeures donq simplement en cette résolution, sans regarder ni a droitte ni a gauche, et quand l'ennemi vous mettra cette tentation au cceur, que vous ne persevereres pas, dites en vous mesme : Si ferons, s'il plaist a Dieu ; Celuy qui a commencé l'ceuvre la parachèvera (Ph 1,6). Addresses vous a Nostre Seigneur et luy dittes que vous le voules aymer et que vous estes toute sienne, et pour rien vous ne vous desmentires jamais de le vouloir servir le plus parfaittement qu'il vous sera possible en cette sorte de vie ou il vous a mise luy mesme par sa miséricorde.

Soyes bien fidelle a faire tous les exercices de Religion avec le plus de ferveur que vous pourres. Alles de bon coeur a l'Office, a l'orayson, a la recreation et autres lieux, nonobstant la sécheresse et répugnance que vous y aves. Je dis tous-jours selon la partie supérieure. Et ainsy pour la sainte Communion : quand il vous viendra des desgoustz, ne laisses pas de communier, mais alles tout simplement et amoureusement recevoir vostre Createur, vous imaginant de le recevoir avec la Sainte Vierge.

DES AVERSIONS

Regardes d'ou vient cette aversion, et l'ayant reconneu combattes la ; et si cela accroist vostre peyne pour un tems, divertisses vous, parlant a Nostre Seigneur d'autre chose. Neanmoins il faut tascher de se vaincre et parler a cette Soeur le plus gratieusement qu'il est possible, prier Dieu pour elle, rechercher sa conversation, la caresser, estre bien ayse de luy rendre service. Ne faites rien qui puisse faire connoistre vostre aversion. En fin, ce sont des mouches du monde qui nous piquent, mais il [ne] faut que tout simplement les oster.

Pour bien faire, il se faut comporter en ses actions comme si on n'avoit point d'aversion. Et que vous doit il importer d'en avoir ou non, pourveu que vous ne les suivies et que vous ne les nourrissies pas volontairement ? Il n'est pas en nostre pouvoir de n'avoir point de tentations et sentimens, mais ouy bien de n'y point consentir et y faire des fautes en suite. Nostre Seigneur veut que vous porties sa Croix et permet que vous soyes tentee pour vous esprouver et faire meriter, parce qu'il vous ayme ; mais il veut aussi que vous soyes fidele a ne point suivre vos sentimens et inclinations.

Je vous diray, ma tres chere Fille, une chose que vous diries bien a une autre : c'est que ou il y a plus de repugnance, Nostre Seigneur veut que nous prattiquions plus de grandes vertus, car la vertu ne s'acquiert que par son contraire. Jamais nous ne l'acquererions si nous n'avions des occasions de combattre, comme cette fille qui alla treuver saint Athanase affin qu'il luy baillast une femme qui l'exer- çast a la patience, pour en acquerir la vertu. Si nous ne nous mettions point aupres de ceux qui nous piquent, nous n'acquerrions jamais la douceur et patience. Il y a un peché qu'il faut fuir, et ses objeetz, pour en acquerir la vertu contraire; mais pour la partie irascible il luy faut aller au devant et faire des actes positifs. De mesme a l'aversion, quand elle ne presse pas trop, soyes soigneuse de faire des actes positifs. Il faut faire son devoir en ces tentations ; Nostre,Seigneur veut que nous les ayons et que nous rendions nostre devoir aux créatures ; puis, qu'elles pensent de nous ce qu'elles voudront.

Ne penses pas, ma Fille, que je voulusse trahir vostre ame ; o non, car elle m'est aussi pretieuse que la mienne mesme. Je vous dis ce que je dois et que vous estes obligee de faire pour parvenir a la perfection, comme toutes les Filles de Sainte Marie pretendent, et faire tout pour cela. Je vous dis, ma chere Fille, j'ay un desir tout particulier pour vostre avancement, parce que Dieu le veut, et vous a donné beaucoup de moyens pour cela. Employes-les bien. Et ne feres vous pas bien ce que je vous diray ?

Ma chere Fille et partiale, je vous prie, ne faites rien a cette Seur qui puisse luy faire connoistre que vous luy aves de l'aversion ; au contraire, soyes ayse de luy rendre des services. Il faut beaucoup aymer le prochain avec tendresse, specialenient celles [envers] qui vous aves plus de répugnances. C'est un grand moyen d'avancer a la perfection et d'acquérir des vertus héroïques. Ne perdes pas ces occasions que vous aves de vous avancer en l'amour de Dieu.

Il y a de la différence de l'envie aux aversions. L'envie c'est que l'on est marri du bien du prochain ; l'aversion est une passion qui vient sans que nous voulions, et pour la vaincre quand elle est forte il se faut divertir et n'y point penser que le moins que l'on peut. Quand elle n'est pas si forte, il se faut surmonter. Je veux que les autres connoissent que vous vous surmontes. N'avertisses point les Seurs quand vous leur aves de l'aversion.

DE LA MELANCOLIE

Quand vous seres assaillie de la mélancolie, divertisses vous tant que vous pourres; parles, chantes, recrees vous avec les autres. - Mais vous ne dites rien qui vaille, ce vous semble. - Il vaut bien mieux ne rien dire qui vaille, pour aymer son abjection, que suivre son humeur, car c'est ce que nostre ennemi pretend : nous abattre le courage, pour aucunes choses qui nous puissent arriver. Quand bien nous aurions fait un grand peché, il. ne faudroit se descourager ni entrer en aucune sorte de desfiance de la miséricorde de Dieu. Ne sçaves vous pas que le throsne de sa miséricorde c'est nostre misere ?

Dites des paroles d'amour a Nostre Seigneur, quoy que sans goust. Ne laisses pas un brin de vos exercices, pour tout ce que la tentation vous dira de contraire : il les faut redoubler, j'entens au moins les oraysons jaculatoires, et les faire avec ferveur, et tout le reste des exercices autant qu'il vous sera possible, en despit de vostre degoust. Sainte Gertrude dit que Nostre Seigneur ayme mieux qu'on luy bayse les pieds avec de la répugnance que quand on y a bien du goust, parce qu'on fait plus pour son amour. Saint François demeura trois ans en mélancolie et secheresse, et saint Bernard, et tant d'autres. Mais sur tout, D ma chere Fille, ne vous estonnes point de tout ceci et parles a Nostre Seigneur d'autre chose que de ce que vous sentes en vostre coeur ; car cela aggrandiroit vostre mal. Vous luy en parleres une autre foys, quand le mal sera passé. Parles luy d'amour, jettes vous entre ses bras comme un petit enfant entre les bras de sa mere ; dites luy que vous voules estre toute sienne, car il est tous-jours en nostre pouvoir de dire cela, et VIVE JESUS, et chose semblable. - Il vous semble que vous ne pouves pas. - Si fait, mais c'est que vous ne le voules pas, parce que vous y aves de la peyne et que vous'n'y aves point de satisfaction. En ce tems la, parles a Nostre Seigneur d'autres choses, le plus doucement, gratieusement et humblement que vous pourres.

Supportes vostre mal avec patience, fuyes les choses qui croissent ou font naistre vostre mal, comme : prendre playsir a vostre pleur, fuir les conversations, faire tout ce que l'on fait avec regret, et choses semblables. En fin, souffres vostre mal pour Nostre Seigneur.

Pour vos tentations, c'est vostre chemin, ne vous en mettes point en peyne ; tasches seulement de ne point faire de fautes en leur faveur. Il se faut divertir en des choses extérieures. En fin, bienheureux, en toutes tentations, qui croit et peut dire : Credo in Deum ; il ressent mille suavités au coeur. Et ne sçaves vous pas Jesus Christ crucitié (1 Co 2,2) ? vous sçaves bien cela, c'est asses ; vous sçaves plus que vous ne faites. Nostre Seigneur a laissé escrit en sa loy que nous aurions tous-jours des ennemis a combattre jusqu'a la mort. Nous voudrions estre saintz et qu'il ne nous coustast qu'un Ave Maria 1

Vous aves plus de peyne a vaincre vos passions parce qu'elles sont fortes, mais la vertu en sera plus excellente et Nostre Seigneur vous en sçaura plus de gré. Ce n'est rien que les sentimens de la partie inférieure, pourveu que la supérieure tienne ferme. Saint Paul qui dit : je ne vis plus, mais c'est Jesus Christ qui vit en moy (Ga 2,20), se plaint et dit : je sens une loy en mes membres qui repugne a celle de mon esprit ( Rm 7,23). La loy de l'homme extérieur c'est de frapper des pieds et mains, dire des paroles; mais l'intérieur ne fait rien de cela, encor qu'il ayt le sentiment. Nos saintz Peres ont eu des sentirnens ; vous n'estes pas plus qu'eux.

DE L'OFFICE

Pour l'Office, prepares vous avant que d'y aller, ou bien en y allant, et dites : je psalmodieray les louanges de Dieu en la face des Anges (Ps 137,1) - ou bien [pensez] que vous alles avec Nostre Dame chanter les louanges de Nostre Seigneur. Et tous-jours, quand vous treüveres vostre esprit distrait, remettes vous doucement en une sainte attention que vous dites les louanges de Dieu avec Nostre Dame, et penses a elle, joignant vos prieres aux siennes pour les présenter a son Filz.

Tenes vous en reverence devant Dieu, faites des retours de vostre coeur a Nostre Seigneur quand l'autre choeur respond, et dites du vostre avec attention. Ne vous laisses aller a rire et faire des impertinences. Faites tout ce que vous pourres pour vous empescher de dormir, pour la reverence du Tres Saint Sacrement, des reliques de l'autel et de l'office que vous faites a Nostre Seigneur avec les Anges. Il faut estre grandement fidele a ne se point arrester a des inutilités ; si tost qu'on s'en apperçoit, il faut promptement en destourner son esprit. Pour moy je n'y suis point distrait, pour affaires que j'aye. Quand je suis a l'Office, je m'imagine que je suis au Ciel avec les Anges, et que je chante avec eux les louanges de Nostre Seigneur ; et au partir de la, je treuve qu'en un moment toutes ces affaires se font, qui auparavant que d'aller a l'Office me donnoyent tant de peyne. Nostre Seigneur fait cela. Il ne faut point penser a ses charges ni a ce que nous ferons apres, quand l'Office sera dit ; vous y penseres quand vous seres sortie du choeur. Conserves bien les affections que Dieu vous donnera pour les mettre en prattique. Quand la cloche sonne, penses que Nostre Seigneur vous dit : Ma fille, viens chanter mes louanges.

Ne laisses pas de dire vos pensees a la Superieure; encor qu'elle vous mortifiera et fera la mine, il faut croire qu'elle dit la verité et que vous vous;trompes. Divertisses vostre esprit, et le tenes aupres de Dieu.

Le don d'entendement est un don que Dieu respand dans l'ame juste des lumieres de la foy et de la ferme creance d'icelles, de leurs clartés et beauté. Il se prattique ainsy : en la fermeté des considérations que l'on fait a l'oraison, aux affections et résolutions que. l'on y fait pour la prattique.

Nostre Seigneur dit : Si quelqu'un me leve de terre, je tireray tout apres moy (Jn 12,32) . Il vouloit dire : Si quelqu'un me crucifie, je tireray toutes les créatures apres moy au Ciel, au moins celles qui voudront faire prouffit de ma Passion. Nostre Seigneur a dit que quicomque perdra son ame, c'est a dire sa vie, la gaignera, et que qui la gaignera la perdra (Mt 10,39). En la primitive Eglise tous les Chrestiens qui estoyent martyrs perdoyent leurs ames et vies temporellement pour les gaigner éternellement. Nostre Seigneur dit a saint Pierre: je mettray ma vie pour la tienne; et saint Pierre dit le mesme a Nostre Seigneur (Jn 13,37). Les mondains qui vivent selon la chair et les vices gaignent leurs ames en ce monde pour les perdre éternellement en l'autre. Les Seurs perdent leurs ames venant icy, parce qu'elles n'ont plus a faire de la vie qu'elles menoyent au monde ; il faut qu'elles vivent selon Nostre Seigneur crucifié, et le suivant, elles gaigneront leurs ames pour le Ciel. On perd aussi sa vie quand on mortifie ses inclinations et passions pour vivre selon la rayson.

Vous estes obligee de vous perfectionner.

Il y a différence des murmures a la mesdisance : le murmure est en des choses de peu, la mesdisance s'entend en des choses grandes.

DE L'ORAYSON

Il faut fonder toutes nos oraysons sur celle de Nostre Seigneur au jardin des Olives (Mt 26,39), nous despouillant de nous mesme et de tout propre interest, nous resignant a la volonté de Dieu; puis luy demander nos nécessités et de toutes les créatures, et que son Nom soit sanctifié (Mt 6,9). Tasches de faire ainsy. Prenes soigneusement un point et vous mettes en la presence de Dieu avec le plus d'hnmüité qu'il vous sera possible ; tasches de faire vos considérations, si vous pouves, et si Nostre Seigneur vous tire et empesche par son attrait et inspiration de faire des considérations pour vostre amendement, ne les faites pas, vous les feres apres l'orayson si vous pouves ; mais laisses aller vostre ame aux affections ou Dieu l'attire, sans vous rechercher ni regarder ce qui se passe en vous, mais soyes fidele a suivre l'attrait de Dieu.

Il faut estre grandement pure ; puisque Nostre Seigneur vous fait ce don, il ne vous le donne pas pour vos beaux yeux, mais affin que vous le servies mieux et le prochain aussi. Exerces-vous fidèlement a l'orayson et Dieu vous y fera beaucoup de graces. Il semble qu'il conduit luy mesme vostre ame par le chemin de l'orayson.

Quand on ne peut pas faire des considérations par secheresse, il faut faire ses résolutions et affections selon la partie supeneure, sans se desgouster ni quitter l'orayson ; mais quand il vient des pesanteurs, sur tout aux oraysons extraordinaires, vous vous pouves bien un peu divertir, comme pendant la lecture et autres qui ne sont pas d'obligation. Ne laissés pourtant de la faire quand vous pourres et en aures la devotion, car l'ennemi pourroit bien donner ces pesanteurs affin de vous divertir de cet exercice. Il se faut surmonter pour Nostre Seigneur et ne se pas laisser emporter a la négligence de combattre le sommeil et les distractions. Il s'y faut bien preparer, puis, si Nostre Seigneur prend nostre coeur, il le faut laisser faire et suivre son attrait, sans nous destourner pour regarder ce que nous faysons ou sentons, car c'est une des plus fines tentations et distractions que celle la ; il [s'en]. faut bien garder.

Alles tout doucement avec Nostre Seigneur, et pendant qu'il vous fait la grace de jouir de sa sainte presence et vous donner de se consolations et lumieres, il se faut bien garder de s'en divertir par une fause humilité. Ne faites pas cela, gardés vous de le plus faire, car c'est resister au Saint Esprit et luy faire la loy et vouloir se gouverner soy mesme. Nostre Seigneur nous attire a luy, nous voulant donner ses graces, et nous resistons ! Il est bien employé qu'il nous laisse la tout imparfaits, puisque nous ne voulons pas recevoir la grace et l'honneur qu'il nous fait avec tant d'amour, sans que nous l'ayons merité. Nous sommes bien coupables. C'est comme si un seigneur vous appelloit pour vous parler, et que vous n'y voulussies pas aller et que vous dissies : J'ayme mieux parler a ses valetz. C'en est de mesme resistant aux inspirations et au don de Dieu.

Que vostre principal exercice soit de vous tenir tous- jours aupres de Nostre Seigneur, mais tranquillement ; et ne laisses pas plus dissiper vostre esprit hors de l'orayson qu'en l'orayson, et soyes telle hors d'icelle comme vous voudries estre en la faysant. Ne vous en desgoustes jamais, pour sécheresse que vous y ayes. Quand on n'a pas bien fait l'orayson, il le faut reparer par des oraysons jaculatoires. Soyes fidele a faire des frequens et continuels retours de vostre esprit en Dieu.

En fin, qui n'a l'esprit d'orayson et de récollection, il est impossible quasi qu'il arrive a une parfaitte victoire de soy mesme et a un grand degré de mortification, comme l'experience le monstre. Toute l'immortification qu'ont aucunes fois les Religieux provient de ce qu'ilz ne s'addonnent pas a la meditation, laquelle est le chemin raccourci de la perfection. Il n'est pas possible que l'ame qui au tems de la meditation est occupee de quelqu'autre affection ou desir, puisse estre attentive a ce qu'elle medite, pour bien recevoir en soy mesme l'image de Dieu auquel elle cherche de se transformer par l'orayson. C'est comme une eau qui est tant agitee des vens qu'elle ne représente pas l'image de l'homme, d'autant qu'elle est troublee ; et bien qu'elle soit claire, les parties du cors y paraissent comme desunies les unes des autres. Tout de mesme l'ame qui est agitee des vens contraires des passions n'est pas propre pour recevoir en soy l'image de Dieu.

Il faut estre bien fidele a employer l'heure d'orayson, parce qu'elle est toute a Nostre Seigneur, sans se laisser emporter aux distractions volontairement. Je sçay bien, ma Fille, que la perfection ne consiste pas a l'orayson, mais a l'humilité.

Un des préceptes de la vie spirituelle est de prendre deux ou trois Saintz et les prier qu'ilz intercèdent pour nous vers Nostre Seigneur ; mais s'ilz ne nous impetrent pas ce que nous voulons et desirons d'eux, il ne les faut pas quitter. Nostre Seigneur nous donnera d'autres choses qui sont meilleures pour nous. Il ne faut pas servir Dieu ni les saintz Protecteurs par fantaisie, ni se gouverner soy mesme. Il faut tous-jours avoir Nostre Seigneur crucifié devant les yeux ; il nous regardera, pour respandre sur nous la suavité de ses parfums.

Pour s'habituer a la presence de Dieu, il faut prendre le sujet de l'orayson, comme par exemple, de la Nativité de Nostre Seigneur. Les Anges.chanterent. Gloire au Ciel et paix en la terre aux hommes de bonne volonté (Lc 2,14). Il faut dire tous les jours : Mon petit Dieu de paix (2 Co 13,11; Ph 4,9). Et de celle de la Passion ; de celle icy tires en tous-jours le fruit de la douceur et humilité.

Il faut suivre les mysteres de l'Église pour l'orayson ; ce peut estre une tentation de la faire sur la Nativité au tems de Pasques. Ainsy des autres.

Revu sur deux anciens Manuscrits conservés à la Visitation de Pignerol et à celle de Caen.

Soeur Anne Marie Rosset 15.10.1618 (XXVI,329) lors de son départ pour fonder le monastère de Bourges

(cf XVIII,295,296 ; XIX, 33)

Etre couverte d'humilité. - Moins on sent de capacité en soi, plus il faut s'appuyer avec confiance sur Notre-Seigneur. - La Mère Rosset doit être " Depenciere " des dons de Dieu. - Vertus qu'elle devra pratiquer envers les âmes appelées à la Visitation.

Monseigneur m'a dit que les armes quil faut emporté pour aler en quelque fondation ne sont autre que la saincte humilité, de laquelle vertu il m'a dit quil me faloit estre toute couverte ; car l'humilité est toute genereuse, et nous fait entreprendre avec un courage invincible tous ce qui regarde le service de Dieu et l'agrandissement de sa gloire. Et moins nous sentons de capacité en nous pour ce faire, dautant plus nous nous devons serrés et ataché a Nostre Seigneur, nous confiant et apuyant toutalement en luy seul, en son assistance et en sa grace, laquelle sa Bonté ne manquera de nous donné pour nous acquiter de nostre devoir selon sa sainte volonté, si nous sommes remplie d'humilité et deflance de nous mesme ; car il est tout assurer que nous ne pouvons chose quelconque de nous mesme, mais c'est la verité qu'en Dieu toutes choses nous seront possible.

Nous ne sommes pas Econnome ni Superieure des talans et dons que Dieu a mis en nous, mais seulement Depenciere, pour les distribuer aux autres, pourtant l'esprit de la Visitation par tout afin de le repandre au prochain ; tachant de polir, purifier et formé les esprits de celles que Nostre Seigneur nous commettra, qui se trouveront fort divers, esquels il faudra que nous exercions une grande douceur, simplicité, suport et patience pour les voir cheminer le petit pas et tousjours commettre des imperfections ; inculquant en ces ames là la vraye humilité, generosité, douceur et charité, qui est le vray esprit de nos Regles, afin que par ce moyen elles parviennent a la perfection de l'amour sacré et a l'union de leurs ames avec sa divine Majesté, qui est la fin pour laquelle elle les a apellé a la Religion.

Revu sur une copie faite par la Soeur Rosset, conservée à la Visitation d'Annecy

Avis à des Visitandines

1612 -1618 (XXVI,318) Sr Rosset ? Cf XIX,33)

Aux peines d'esprit et de cors que vous endures, consoles vous en considerant cinq choses :

Premierement, que cela arrive par la volonté de Dieu, ou permission, qui la juge estre a sa plus grande gloire et vostre plus grand bien que cela se fist ainsy.

La seconde, que vos pechés meritent bien cela et davantage.

La troisiesme, que Dieu est la present qui contemple si en l'occasion qu'il vous donne de prattiquer la vertu, vous prattiqueres la bonne résolution qu'aves prise de ne le jamais quitter ni offenser.

La quatriesme, que la sainte humanité du Filz de Dieu a bien plus enduré, plus innocemment et plus injustement que vous ; encourages vous donq par son exemple a patir, et vous res-jouisses d'avoir ce moyen de l'imiter en cela.

La cinquiesme, que tous les maux que l'on vous fait sont autant de couronnes au Ciel, si vous les supportes ; si bien que ceux qui sont vos malfaicteurs soyent vos bienfacteurs.

PRATTIQUE DE L'HUMILITÉ

Faire toute chose, tant extérieure qu'interieure, avec desir de s'humilier et rendre abjecte.

Se tenir pour la moindre de toutes et vous res-jouir quand l'on vous tient pour telle. Rabaisser souvent vostre coeur devant Dieu ; aymer que l'on connaisse vos fautes et lourdises, ou infirmités, et ne rien faire pour les couvrir. Aymer çherement vostre abjection et la tirer de toute chose.

Ne nous troublons point pour nos fautes, ni pour nostre peu d'advancement, ni pour rien qui soit en nous, ni que nous puissions faire.

Ne se point excuser, ni intérieurement, ni par paroles et actions.

Parfumer son coeur des pensees d'abjection qui viennent.

Se rendre grandement sousmise en toute chose, pour petite qu'elle soit ; estre facile a condescendre a toutes ; en toutes choses ne rien faire pour estre loüee ni estimee.

Ne point desirer ni aymer que l'on appreuve ou estime ce que nous disons ou faisons.

Nous. res-jouir de voir et entendre parler de la vertu

PRATTIQUE DE LA MODESTIE

N'estre point legere en ses paroles et actions.

Avoir le visage et les yeux sereins, sans fronce ni mine froide et melancholique ; porter la veuë basse et marcher avec un maintien humblement rabaissé ; estre cordiale et franche entre les Seurs.

Se porter et parler avec un grand respect.

Ne point trop familiariser, principalement avec celles a qui nous avons de l'inclination.

Se saluer par l'inclination de la teste, avec application d'esprit et un grand respect.

Ne point contester, ni parler avec empressement ; ne pas rire ni parler trop haut, ni faire des gestes en parlant, des mains ni de la teste, ni des autres membres du cors.

Respondre ou dire ce que l'on dit posernent, sans [faire] la honteuse ni la craintifve.

Faire ses [actions] avec tranquillité et sans empressement ni intérieur, ni extérieur.

Retrancher la curiosité es choses esquelles on sent de se contenter.

Avoir la volonté de plaire en toutes choses a Dieu.

Ne point tant chercher de moyens pour bien aymer et servir Dieu, mais se tenir aux pieds de Nostre Seigneur, demandant sa grace et son amour, sans rechercher autres moyens pour y parvenir que ceux qui nous sont marqués dans nos Constitutions.

Se contenter de marcher en simplicité en l'observance de nos Regles, sans desirer de sçavoir autres choses.

PRATTIQUE DE LA CHARITÉ FRATERNELLE

Ne murmurer ni dire aucune faute d'autruy, quoy qu'elle soit legere. Dire du bien de tous et ne se plaindre de personne.

Ne jamais rapporter aux autres ce que nous aurons ouy dire d'elles, [si c'est] chose qui puisse mortifier ou mescontenter ; ne jamais dire aucune chose qui puisse tant soit peu mortifier les Seurs.

Ne rien dire qui rabbatte ou desappreuve ce que les autres disent.

Ne tesmoigner aucune singularité a aucune, qui puisse tant soit peu donner du soupçon aux autres.

Traitter avec tous, avec amour et charité ; ne juger personne, ains les excuser, tant a part soy qu'a l'endroit des autres.

Ne reprendre personne sans en avoir charge.

Fuir toute aversion, mais sur tout de les faire paroistre.

Ne laisser de parler, regarder et se mettre aupres de celles qui nous auront donné quelque mescontentement.

PRATTIQUE DE LA MORTIFICATION

Se mortifier en toutes les choses et occasions qui se presentent.

Bien faire son prouffit de toutes les mortifications qui nous arrivent de la part de Dieu, de la Superieure et des Seurs.

Se mortifier et vaincre en tout ce qui empesche d'observer la Regle.

Bien faire les choses ordinaires que nous faisons tous les jours, tant intérieures qu'exterieures.

Se mortifier de ne point sortir de la celle quand on en a bien envie.

Ne regarder chose aucune qui soit curieuse.

Ne point desirer sçavoir ni demander ce qui ne nous touche point.

Ne point dire ce que l'on sent grande envie de dire.

Se mortifier es choses que l'on doit faire par obligation, comme de manger, se recreer et tel autre exercice auquel on prend playsir, disant avant que de les faire : je ne veux pas faire cela pour mon playsir, ains parce que mon Dieu le veut.

PRATTIQUE DE LA PATIENCE

Ne donner aucun signe d'impatience quand il (le prochain) ne prend pas bien ce que nous faisons ou avons en charge.

Ne permettre qu'aucune tristesse ni ressentiment s'empare de nostre coeur.

Ne se point ennuyer des advertissemens ni que l'on nous reprenne de nos defautz.

Souffrir avec patience la peyne que nous avons que l'on nous monstre et redise souvent une mesme chose.

Ne point s'impatienter quand on a de la peyne de retenir et comprendre ce que l'on nous monstre. Recevoir tout ce qui repugne a nostre goust, volonté et affection, avec allégresse et promptitude, parce que tel est le bon playsir de Dieu.

PRATTIQUE DE L'OBEYSSANCF

Obeyr soigneusement, sans rien oublier ; promptement, sans delay ni remise ; simplement, sans discours ni raysons ; fidellement, rien prendre pour vous en vos obeyssances ; franchement, sans contrainte ni chagrin ; amoureusement et non point pesamment, maussadement et a contre coeur.

Obeyr de coeur et de volonté, ayant mesme vouloir et non vouloir avec nos Superieurs.

Obeyr d'entendement et jugement, sans recevoir aucun advis ni opinion contraire a celuy de nos Superieurs.

Obeyr a toutes Superieures, quelles qu'elles soyent, comme a Nostre Seigneur Jesus Christ.

Obeyr a l'aveugle, sans s'enquerir, examiner ou demander pourquoy, comment, ains n'avoir autre rayson pour se contenter que celle de sçavoir que c'est l'obeyssance, et dire en soy mesme : je fais ceci parce que telle est la volonté de Dieu, et en icelle est tout mon contentement.

PRATTIQUE DE LA PAUVRETÉ

Ne prester ni recevoir aucune chose, pour petite qu'elle soit, sans congé ; aymer et nous res-jouir quand quelque chose qui nous est nécessaire nous manque. Aymer et nous res-jouir quand le moindre de la Mayson nous est donné.

Avoir souvent la pauvreté de Nostre Seigneur, de la Sainte Vierge et des Apostres devant les yeux.

Une abnégation des choses dont on se sert tesmoigne un grand contentement.

Bayser et caresser tendrement ce qui repugne a nostre goust et sensualité.

Ne point manger avidement, ni desirer d'avoir autre viande que celle que l'on nous donne.

Quand on est sec et aride, et sans goust ni consolation, aymer cette pauvreté devant Dieu.

Estre bien ayse que l'on ayrne plus les autres que nous et que l'on se playse plus a leur conversation qu'a la nostre.

Se res-jouir quand on ne tient conte de nos raysons et que l'on tesmoigne que l'on ne prend gueres de playsir de nous entendre.

PRATTIQUIE DE LA CHASTETÉ

Faire toutes ses actions avec une grande honnesteté. et bienséance.

Estre bien soigneuse de se bien occuper en Dieu, nous divertissant promptement et soigneusement de toute sorte de pensees et souvenir des choses que nous avons autrefois veuës et ouÿes.

Aspirer et respirer souvent en Dieu comme nostre unique Espoux.

N'aymer rien que pour luy, en luy et pour l'amour de luy.

Parler pour l'ordinaire des choses bonnes et utiles. .

Avoir grand soin de porter la veuë basse et de mortifier tous ses sens.

PRATTIQUE DE LA GENEROSITÉ

Ne se jamais estonner pour les difficultés, répugnances et aversions.

Ne faire non plus d'estat de tous nos sentimens, pour grans qu'ilz soyent, que nous ferions des abbayemens des chiens.

Aggrandir son coeur et son courage parmi les peynes et difficultés, car c'est pour cela que Dieu les envoye et permet.

Pretendre au plus haut point de la perfection parmi la veuë et sentiment de nos miseres, faiblesses et infirmités, appuyees sur la misericorde de Dieu ; ne se point estonner, encor que nous nous voyions comme engluees dans nos imperfections, attendant avec une douce et tranquille Patience nostre délivrance de Nostre Seigneur, et quand nous l'avons, la tenir bien chere comme un don pretieux de sa bonté.

Ne cesser "jamais de crier a Dieu : Tires moy (Ct 1,3) a vous ! ni "d'esperer et de se promettre de courir " apres luy, nonobstant les sentimens de nos imbecülités (voir 1er Entretien).

Ne laisser point a nos coeurs aucune pensee de descouragement.

Ne se point fascher si d'abord nous ne marchons pas si fermement et fidellement comme nous voudrions, ains nous contenter de marcher le petit pas a nos commencemens, pour puis apres courir et marcher a grande course.

Ne point vous inquiéter ni troubler pour voir l'advancement des autres.

Ne point vouloir attirer les autres a nostre train, ni les mésestimer si elles ne font pas ce que les autres font, ains estimer tout ce qu'elles font.

Regarder les mieux faisantes avec une douce cordialité et sainte reverence. Tirer de l'humilité de nos imbécillités, particulièrement quand nous voyons l'advancement des autres.

PRATTIQUE DE LA DEVOTION FORTE ET INTIME

Avoir la volonté conforme aux bonnes actions, petites et grandes.

Ne rien faire " par coustume, mais avec application de volonté. "

Que l'action extérieure soit prevenue de l'affection interieure, ou " qu'au moins l'affection la suive de pres."

Faire " naistre l'extérieur de l'intérieur. "

Il faut estre " forte a supporter les tentations ; forte a supporter la varieté des espritz ; forte a supporter ses propres inclinations et imperfections, pour ne se point inquiéter de s'y voir sujette ; forte pour combattre ses imperfections et entreprendre la correction et amendement parfait. "

" Se tenir independante des consolations des créatures. " (Ier Entretien)

PRATTIQUE DE LA CONFORMITÉ A LA VOLONTÉ DE DIEU

Prendre toutes les occasions qui nous arrivent, grandes et petites, comme venant de la main de Dieu.

Se resigner en tout a la volonté de Dieu ; se conformer a la volonté de Dieu, soit en maladie, sécheresse, aridités, distractions, tentations et fréquentes cheutes.

Revu sur le texte inséré dans un ancien Manuscrit conservé à la Bibliothèque publique de Bourges, A, no 113.

AUTRES AVIS A UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION SUR L'OBÉISSANCE ET L'EXAMEN QUI DOIT SUIVRE L'ORAISON (INÉDIT) 1612-1618 (XXVI,327)

DE L'OBEYSSANCF-

1er Point de l'obeyssance est que nous devons croire et tenir pour asseuré que Dieu a establi toute sorte de Superieures et que ce ne sont pas les hommes qui les eslisent, c'est Dieu mesme.

2. C'est que Dieu a establi les Superieures comme ses lieutenantes en terre, affin que nous leur obeyssions comme a luy mesme, et tient estre fait a luy ce qui est fait aux Superieures, comme il le tesrnoigne par ces parolles : Celuy qui vous obeit m'obeit, et celuy qui vous mesprise me mesprise (Lc 10,16).

3. C'est que Dieu ne permettra jamais que vous perissies tandis que vous obeyres fidellement vous confiant en luy ; car si Dieu vous a mise sous une Superieure affin que vous luy obeyssies, croyes qu'il vous protegera de sa providence divine pour parvenir a vostre derniere fin, qui est vostre perfection.

4. C'est qu'il ne faut jamais regarder au visage des Superieurs ni dire : Sont ilz propres pour nous ? commanderont ilz bien ? ains obeyr a l'aveugle en tout ce qu'ilz nous commandent, car ce ne seront pas les Superieures qui nous rendront parfaittes, mais la sonsmission et obeyssance que nous leur rendrons. Et l'on voit beaucoup d'inférieurs qui sont saintz sous des supérieurs fort imparfaits, et des inferieurs imparfaitz sous des Superieurs qui sont saintz, tellement qu'il n'y a point d'excuse en l'obeyssance sinon la grande, qui est d'offenser Dieu. Toutes les autres sont suspectes et ne viennent que d'une vayne recherche de nous mesmes. Nostre Seigneur priant au jardin des Olives dit a son Pere : Que vostre volonté soit taire et non la mienne Qu'il soit fait ce que vous voules et non ce que je veux ; comme [vous] voules et non comme je veux. Amen. (Mt 26,42; Lc 22,42 ; Mc 14,36)

Examen sur l'orayson qui se doit taire apres icelle, se pourmenant ou faisant son ouvrage

Si vous aves esté bien preparee ; si vous aves donné entree a quelque pensee impertinente ou infructueuse.

Si vous vous estes laissé aller au sommeil ou a la pesanteur de cors et d'esprit.

Si vous vous estes trop laissé aller aux spéculations de l'entendement et considérations.

Si vous aves esté lasche ; si vous n'aves tasché de mouvoir l'affection et la volonté.

Si vous aves eu autre intention que de chercher le bon playsir de Dieu.

Si vous aves eu de la curiosité en l'intelligence ; si vous aves eu de la propre volonté en l'affection ; si vous aves eu de la propre complaysance en la considération.

Si vous aves eu de la négligence a correspondre a la grace.

De plus, rernarques les illustrations que Dieu donne en l'orayson, nous faisant voir . . . . . . . . . . . . .

Revu sur le texte inséré dans un ancien Manuscrit conservé à la Bibliothèque publique de Bourges, A, n° 113.

AUTRES AVIS A UNE VISITANDINE (XXVI,360)

Marcher dans la vertu sinon toujours avec joie, du moins avec courage. - La statue dans sa niche. - Ne soyons pas des anges, mais de petits poussins. - Nous n'avons pas à craindre le jugement du monde. - Nos misères ne nous doivent pas accabler ni étonner.- Quel est, parmi les pauvres, " le plus advantagé"? - Parlons à Dieu de nos misères. - Ne pas insulter notre coeur et ne pas trop le presser. - Dieu seul doit y régner. - Le réjouir et le consoler. - La couche de l'Epoux, et l'agneau de l'holocauste. - Recevoir Jésus- Christ : le plus grand moyen d'arriver à la perfection. - Ne pas quitter la sainte Communion pour les distractions et aridités. - Le divin Maître est Roi, soleil, fournaise, baume, trésor, gage de la gloire. - Aspirer à l'éternité qui approche.

Ma Fille, demeures en paix devant Nostre Seigneur, ne vous embarrasses pas. Pourveu que vous marchies dans le chemin de la vertu, quoy que lentement, vous ne laissées pas d'arriver a vostre but. Alles donq avec joye ; mais si vous ne pouves marcher dans la carriere tous-jours avec joye, faites le au moins avec courage, et confies vous en Dieu. Faites comme ces enfans qui veulent marcher; mais des aussi tost qu'ilz font quelque faux pas, ilz courent a leurs meres, ilz se jettent entre leurs bras et sur leur sein et s'y tiennent attachés.

Travailles a l'acquisition des vertus de bonne foy, sans vous embarrasser; laisses vous gouverner a Dieu, serves le selon son goust et non selon le vostre, regardes que c'est luy qui vous a placee ou vous estes. Tenes vous donq comme une statue dans sa niche ; vous estes la pour luv plaire, cela vous doit suffire ( TAD liv 6 ch 11). Nostre divin Maistre, de tems en tems, vous regardera et jettera les yeux sur vous. Ne desires point estre autre que vous estes, car si vostre soleil semble s'ecclipser, il reviendra bien tost et vous esclairera de nouveau.

Tasches d'acquérir la perfection qui est propre a cette vie. Ne veuillons pas estre trop tost des anges ; soyons de petitz poussins sous l'aisle de nostre mere, car nous ne sçaurions pas encores voler. Prattiquons les petites vertus qui nous sont propres et qui n'ont pas tant d'esclat ; res- jouissons nous de nostre propre abjection. Il faut treuver bon que nostre parfum sente mauvais au nez du monde ; ne craignons point le jugement qu'il fait de nous, ne nous abbattons point, car tant que Dieu nous voudra bien faire la grace de nous tenir de sa main en nous conservant le desir que nous avons de l'aymer, nous n'avons rien a craindre.

Il ne faut pas aymer nos imperfections, ouy bien l'humiliation qu'elles nous causent. Il ne faut pas se laisser troubler et accabler dans nos miseres, il faut tascher d'en sortir avec paix. Cher mespris, que mes imperfections et defautz m'apportent, je vous ayme; je deteste le mal, et me res- jouis de la honte. Il faut, en cette vie, se porter, et avec tranquillité. Mais qu'est ce que nous portons quand nous nous portons nous mesme ? C'est rien qui vaille ; il ne faut pas que cela nous estonne.

Dieu ayme les misérables, il regarde ceux qui ne sont rien ; les chetifz et personnes abjectes deviennent le throsne de Dieu (Ps 112,6) ; il establit son siege sur une ame qui est vile. Confessons donq nostre pauvreté. Res-jouisses vous, ma Fille, de n'estre rien, monstres luy vos playes, exposes luy vostre indigence. Parmi les pauvres du monde, celuy qui n'a que des haillons a faire paroistre et des playes a monstrer s'estime le plus advantagé, esperant que, par la descouverte de sa pauvreté, il recevra de plus grandes aumosnes. Tenons nous dans cette disposition devant Dieu ; ne luy parlons que de nos miseres, allons a son temple sacré luy exposer ce que nous sommes (Ac 3,2), mais ne nous abbattons pas.

Releves vostre pauvre coeur quand il tombe, gardes vous d'insulter en son endroit ; prenes nouveau courage, car si vous tombes souvent, vous vous releves aussi souvent sans vous en appercevoir. Ne presses pas vostre coeur, tenes le au large, puisqu'il aymeroit mieux mourir que d'offenser son Dieu. Il faut aussi plustost perdre toutes choses que la paix. Marches donq simplement, et vous marcheres avec joye et confiance (Pr 10,9); tenes vostre coeur au large, et ne le presses pas trop. Soyes juste envers vostre ame, pour ne la pas accuser ni excuser trop legerement : l'un pourroit la rendre orgueilleuse, et l'autre la faire devenir pusillanime.

Tant que nous serons ferme dans nostre résolution que Dieu regne dans nostre coeur, ne craignons point. Ouv, ma Fille, ou la mort ou l'amour ; il faut aymer ou mourir : que Dieu seul y vive, ou rien du tout. Et tant que ce sentiment sera bien gravé dans nostre coeur, pourquoy nous tourmenter ? Ne voyes vous pas que c'est l'amour propre qui se mesle subtilement de nous donner la torture ? Je vous exhorte encor une fois de tenir vostre coeur au large ; Dieu mercy, il se porte bien, puisque l'amour l'anime et quil veut tous-jours aymer.

Res-jouisses donq, ma Fille, vostre pauvre coeur ; consoles le dans ses tristesses, fortifies le dans ses travaux, recrees le dans ses ennuis, consoles le dans ses angoisses, affin que n'estant point abbattu, il ressente un nouveau courage pour servir Dieu. C'est en cette considération que je vous prie de le tenir le plus joyeux que vous pourres ; mesnages le, affin quil fasse de grans progres. Songes que l'Espoux a choysi ce coeur pour en faire son lit de repos; il faut qu'il soit fleuri (Ct 1,15). Ce doit estre aussi l'aigneau que vous deves offrir en holocauste et que vous deves aussi immoler a Nostre Seigneur ; il faut qu'il soit gras et en bon point. Vous sçaves que Dieu reçoit avec playsir l'offrande qu'on luy fait d'une franche volonté (Ecl 35,11 ; 2 Co 9,7).

Alles librement, ma chere Fille, vous consacrer a nostre divin Sauveur ; donnes luy le sacré bayser de la charité (Ct 1,1), et continues tous-jours a vous humilier profondément, affin que vous l'approchies sans crainte ; car je croy que le plus grand moyen pour arriver a la perfection est de recevoir Jesuschrist, pourveu qu'on ayt soin de destruire tout ce qui peut luy desplaire. Croyes moy, ma Fille, rien ne me fortifie plus l'estomac que de ne manger que d'une viande qui soit excellente ; nourrisses vous donq de la viande des Anges. Il vous fera faire une bonne digestion de luy mesme, il.se communiquera a toutes vos puissances, il agira en vous, il y operera ; ce sera luy qui esclairera vostre esprit, qui eschauffera vostre volonté, et ne sera plus vous qui vivres, ce sera Jesuschrist en vous (Ga 2,20). Et pour recevoir cette grace, il faut nous repaistre de Jesuschrist crucifié ; c'est luy qui eschauffera et fortifiera l'estomac de nostre ame, et qui nous preparera et rendra dignes de le recevoir souvent.

Ne quitteg donq pas vos Communions pour les peynes et faiblesses que vous sentes, quoy que vous soyes distraitte et que vous soyes en sécheresse. Tout cela n'est que dans la partie inférieure, car je sçai que la supérieure est unie a Dieu et ne souspire que pour luy. Et puisque vous cherches nostre divin Maistre, ou le pouves vous mieux treuver que dans le throsne de son amour ? Il veut estre nostre Roy : et ainsy il nous donnera la paix, il fera cesser la guerre, il mettra le calme dans nos puissances et nous fera recueillir.

Ne vous esloignes pas de vostre Soleil si vous voules estre esclairee. C'est une fournaise d'amour ou nos tiedeurs seront consumées, c'est un bausme pretieux qui guerira nos blesseures, c'est en fin un thresor de toutes les graces qui vous enrichira. Si vous estes dure, vous seres amollie ; si vous estes seche, vous seres arrousee ; si vous estes en tristesse, il sera vostre joye. Bref, Jesuschrist, dans ce divin Sacrement, vous veut estre toutes choses : c'est cette tablette cordiale que vous deves prendre, affin de vous conforter et de vous préserver de la corruption. En fin, ce divin Sauveur veut bien estre le gage de la gloire qu'il nous a promise.

Hastons nous d'aspirer a cette bienheureuse eternité ; elle s'approche, le tems passe. Hé, quil importe peu, ma Fille, que les momens de cette vie soyent fascheux, pourveu qu'a jamais nous louions et bénissions Nostre Seigneur.

Tasches ma chere Fille, de faire une bonne provision de sousrnission a la sainte volonté de Dieu. Amen

Revu sur une copie conservée à la Visitation d'Annecy.

AUTRES AVIS SPIRITUELS A UNE VISITANDINE (INÉDIT) (XXVI,364)

Trésor de l'abandon total à Dieu. - Bonheur d'une âme petite et humble. - Les emplois dans la maison du Seigneur. - Tout est indifférent au coeur qui ne veut que Dieu. - Dans les choses qui ne sont pas clairement manifestées, interroger nos Supérieurs et suivre leurs avis. - Suavité des inspirations divines ; trouble et inquiétude en celles qui viennent du démon. - L'humilité change en or le plomb de nos infirmités. - " Mesnager les petites rencontres ". - Bienheureuse est l'âme dépouillée de toutes choses. - Ce qui nous empêche de nous jeter à corps perdu entre les bras de la providence. - Dieu n'est pas comme les hommes. - " Ayrner sans mesure l'Amour eternel."

Ma chere Fille, si vous connoissies le thresor qui est enfermé dans l'abandon total que I'ame fait de tout elle mesme entre les mains de Dieu pour ne plus vouloir que ce qui luy plaist, vous souspireries apres cet estat, et vous ne souhaitteries rien que d'estre ce que Dieu veut que vous soyes. Que les autres soyent eslevés comme des Seraphins ; mon partage est de me tenir petite et humble aux pieds de mon Sauveur ; hé bien, je veux m'y tenir contente. Laissés la tous les raysonnemens et tous les desirs que vostre pauvre coeur voudroit vous suggerer pour sortir de cet estat. Croyes moy, que dans la mayson du Seigneur les emplois les plus vilz ne sont pas les moins advantageux ; mais le coeur qui est indifférent dit mesme qu'il ne peut pas envi- sager les advantages qui s'y treuvent. Je sçay que c'est mon Dieu, qui m'ayme, qui m'a choysi cest employ et cette maniere de vie ; je ne veux plus envier l'excellence des autres, mais je veux me perfectionner sans empressement et sans inquiétude. Si je tombe, je ne m'abattray pas, car le Tout Puyssant me peut relever ; si je suis dans l'obscurité, le Seigneur est ma lumiere, que craindray- ie ?(Ps 26,1) En fin, ni le ciel, ni la terre, ni mesme l'enfer ne me peuvent oster mon Dieu (Rm 8,38). Je ne souhaitte que luy : tout m'est indifférent ; je veux aymer toutes choses en Dieu et pour Dieu ; j'iray avec luy a la bonne foy, sans trop critiquer. Je veux luy obeir dans ce qu'il me demande, mais pour connoistre sa volonté dans une infinité de choses qui ne me sont pas clairement manifestées, je ne veux point donner la torture a mon pauvre coeur, ni les examiner avec scrupulosité ; je m'en tiendray a ce que me diront ceux que Dieu a establis pour me conduire et, en paix, je tascheray a suyvre ses inspirations.

Remarqués que lhors qu'elles viennent du Seigneur, c'est avec douceur et suavité qu'elles nous portent au bien, et nous sommes indifferens du succes, parce que, pourveu que nous ayons fait de nostre costé ce qu'il demande de nous, nous demeurons en paix. Au contraire, le malin esprit nous suggere des desirs des vertus avec aspreté, inquiétude, chagrin et empressement ; si nous treuvons quelqu'obstacle, tout a l'heure nous sommes troublés, nous nous empressons. Ne sçaves vous pas, ma Fille, que nostre Dieu est le véritable Salomon qui veut se reposer dans nostre coeur ? Il est bon ; si nous pouvons le placer dans le Ciel, nous ne nous troublerons pas des accidens de cette vie.

Ne nous affligeons pas si nous sommes appesantis par le poids de nos mauvaises inclinations; aymons l'abjection qui nous en revient. Vous ne sçaves pas la force de l'humilité qui change en or tres pur le plomb de nos infirmités, laquelle sainte métamorphose opere dans l'ame cette vertu. Faites que ce bausme salutaire nage tous-jours dans vostre ame.

Ayes tous-jours une grande douceur et affabilité ; vous sçaves que l'affabilité est la cresme de la charité. Ayes soin de mesnager les petites rencontres que Dieu vous presente, mettes en cela vostre vertu, et non pas a desirer de grans travaux ; car souvent on se laisse abbattre par un mouscheron quand on combat des monstres par imagination.

Ne vous inquietes point dans la veuë des maux et des peynes qui vous peuvent arriver ; car le Seigneur ne permettra pas qu'ilz vous arrivent, ou il vous donnera la force de les porter, s'il vous les envoye. Laisses vostre ame et vostre cors entre ses benites mains, abandonnes vous a luy, perdes vous en luy, n'aymes que luy, ne veuilles que luy, et que toutes choses hors de luy vous soyent indifférentes ; et vous connoistres dans le Ciel que bienheureuse est l'ame qui a vescu dans ce monde despouillee de toutes choses, et qui a rendu hommage au grand despouillement et a la nudité de son Espoux attaché a la croix, et mourant, affin d'enrichir et de revestir ses espouses bienaymees.

Pour affermir nostre amour pour nostre souverain Bien, resveillons nostre foy ; car la prudence de la chair et les raysonnemens de nostre esprit nous nuysent souvent et nous empeschent de nous jetter a cors perdu entre les bras de la divine Providence. Nous croyons, parce que nous ne valons rien, que le Seigneur n'aura point soin de nous : ne voyes vous pas la finesse de la prudence humaine qui nous trompe en nous faysant sortir de l'estat, d'une parfaitte confiance ? Ne faysons point ce [ tort ] a sa divine Majesté de raysonner si bassement ; Dieu n'est pas comme les hommes, qui ne font cas que de ce qui peut leur estre utile. Je sçay, dira une ame fidele, que la foy m'enseigne que le Seigneur supporte et reçoit les foibles et les misérables qui se confient en luy : je veux donq m'y confier et abandonner.

C'est dans la sainte dilection, ma chere Fille, quil faut bastir nostre demeure ou tabernacle, car il n'y a rien de bon pour nous que d'aymer sans mesure l'Amour eternel. Presses fort, mùa chère Fille, cedivin Sauveur sur votre coeur : c'est luy qui l'a scellé et cachetté (Ct 8,6), affin qu'il soit tout sien. Amen



FRAGMENTS SUR LA PAUVRETE (INEDIT) (XXVI,367)

En quoi consiste la parfaite pauvreté intérieure. - Comment regarder les biens de la Communauté. - Accepter avec amour les disettes. - Trois degrés de la pauvreté spirituelle. - La grande et sainte pauvreté-. Quel en est le dernier degré. - Celui qui n'a aucune confiance en soi-même est vraiment fidèle.

La parfaitte pauvreté intérieure consiste a avoir le coeur destaché et disjoint de toutes les choses dont il se sert, ne les tenant que par emprunt, estant prest de les quitter sans fascherie, toutes fois et quantes que les Superieurs l'ordonneront. Ainsy, ceux qui ont le vray amour divin sont contens des choses nécessaires ; et encor en sont ilz destachés non seulement d'affection, mais aussi en la façon d'en parler, n'usant point du mot de mien, mais nostre. [C'est] avec la mesme modération qu'il faut aymer les biens de la Communauté, les regardant non avec une affection propriétaire qui nous oste la paix du coeur ou nous desregle en la prétention, conservation ou distribution d'iceux, ains avec un esprit religieux, comme choses consacrées a Dieu, lesquelles il ne faut aymer que selon le goust du Seigneur a qui elles sont consacrées.

La pauvreté religieuse engendre pauvre table, pauvre lict, pauvres habitz et pauvre cellule. Cela doit sembler nécessaire, dont nous ne sçaurions nous passer commodement; tout le reste doit estre retranché, autant que nous pourrons. Il se faut mesme retrancher quelquefois des choses mesme nécessaires ; mays sur tout accepter avec amour tous les manquemens des choses nécessaires qui nous arriveront, de quelque part qu'ilz viennent, recevant aussi de bon coeur les choses pauvres qui nous arriveront, en quoy que ce soit.

Par dessus toute pauvreté, il nous faut avoir celle du coeur, qui nous rend humbles et petitz a nos yeux. La pauvreté spirituelle, c'est l'abandonnement de toutes choses, le mespris de soy mesme et la renonciation de toutes choses et de la propre volonté en toutes choses :. ces trois degrés sont les enseignemens de la vraye Religion. Ne se vanter jamais de ce que l'on a esté au monde, n'en vouloir estre loüé ni estimé ; fuir cela tant qu'il se peut, craignant que nostre pauvreté n'en soit plus prisee, c'est imiter la souveraine humilité de Nostre Seigneur. Il faut fuir tout ce qui est d'honnorable.

La grande et sainte pauvreté est de reconnoistre que nous n'avons rien [et] ne pouvons rien de nous mesme que misere. Je suis mendiant et pauvre : mon Dieu, aydes moy (Ps 39,18 ; 69,6). Il est bon de regarder nostre bassesse en comparayson de la sainteté des Saintz, qui se tenoyent pour rien.

Le dernier degré de la pauvreté c'est l'absolu renoncement de sa propre volonté, se conformant en toutes choses a celle du prochain, et ne vouloir chose quelconque sinon Dieu et l'accomplissement de son bon playsir.

Bienheureux le pauvre, car il se reposera au sein de Dieu. Ayes fiance en Dieu ( Ecl 11,22), mettes vous en sa garde, dresses vers luy vostre pensee, et il vous nourrira (Ps 54,23 ; 1 P 5,7). Affin qu'en fidelité vous puissies dire : Le Seigneur a soin de moy (Ps 39,18), mettes tout vostre soin vers luy, car il a soin de vous.

Se fier en soy mesme n'est point le propre de la foy, mays de la perfidie. Celuy la est vrayement fidele qui ne se fie ni a aucune confiance en soy, qui s'est rendu comme un vaysseau corrompu et qui perd tellement son ame, qu'il la veut conserver pour la vie éternelle (Mt 10,39 ; Lc 9,24 ; 17,33). La seule humilité de coeur est cause que l'ame ne se fie pas en elle mesme ; mais la tenant en abandon, se retire au desert, se reposant toute sur son Bienaymé (Ct 8,5).

Revu sur un ancien Manuscrit conservé à la Visitation de Nancy.

FRAGMENTS SUR L'OBÉISSANCE (Inédit) (XXVI, 369).

L'obéissance religieuse est un holocauste. - Devoir du Supérieur et de l'inférieur. - Qu'est-ce que le propre jugement ? - L'indifférence du parfait obéissant.

Saint Pierre dit (1 P 2,13) : Sousmettes vous a toutes créatures humaines pour I'amour de Dieu. L'obeissance religieuse est un holocauste qu'on offre a Dieu, sans se rien reserver de sa propre volonté. L'obeissance est la supresme et unique vertu. Saint Bernard dit: : " Que le Prelat ne commande a sa poste, ains selon la Regle ;... qu'il n'accroisse les voeux sans la volonté du sujet, qu'il ne les diminue aussi que par nécessité ; " mais " que le sujet sçache que l'obéissance est imparfaite qui se renferme dans les bornes des voeux, car la parfaite s'estend a toutes choses auxquelles la charité se treuve. " Saint Bernard dit : " Celuy que nous avons pour Superieur au lieu de Dieu, nous le devons ouyr comme Dieu mesme, es choses qui ne sont apertement contre Dieu. "

Il faut obeir par la sousmission du jugement. L'on appelle jugement propre celuy qui se separe du sens de l'Église, des Prelatz et Superieurs ; celuy qui se despart du sens de l'Église, des Prelatz, des Superieurs est en erreur.

L'indifference consiste a n'incliner pas plus d'un costé que d'autre ; de sorte que le parfait obéissant, encor qu'il soit resolu d'accomplir tout ce qui sera de precepte, de Regle, d'ordonnance, il est indifférent a tout le reste, ayant tous- jours au coeur et en la bouche : Seigneur, que voules vous que je lace ( Ac 9,6).

Revu sur un ancien Manuscrit conservé à la Visitation de Nancy.

VOCATION A VIE RELIGIEUSE (XXVI,371) Jean Marc de Monthoux, de Duingt ? Cf XIX,377

Bonté de Dieu qui se contente de nous obliger à garder ses Commandements. - Ce qu'il nous conseille. - Toujours nous aurons à combattre. - Consolations de la vie religieuse et de la " vie commune ". - Examiner ses dispositions et attendre.

0 que Dieu est bon a son Israël ! Qu'il est bon a ceux qui sont droitz de coeur (Ps 72,1) ! Consideres premièrement, que Nostre Seigneur ayant peu obliger ses créatures a toutes sortes de services et obeissances envers luy, il ne l'a pas néanmoins voulu faire, ains s'est contenté de nous obliger a l'observation de ses Commandemens ; de maniere que s'il luy eust pleu d'ordonner que nous jeusnassions toute nostre vie, que nous fissions tous vie d'hermites, de Chartreux, de Capucins, encor ne seroit ce rien au respect du grand devoir que nous luy avons : et néanmoins, il s'est contenté que nous gardassions simplement ses Commandemens.

Consideres secondement, qu'encor qu'il ne nous aye point obligé a plus grand service qu'a celuy que nous luy rendons en gardant ses Commandemens, si est ce qu'il nous a invités et conseillés a faire une vie tres parfaite, et observer l'entier renoncement des vanités et convoytises du monde.

Consideres troysiesmement, que, soit que nous embrassions les conseilz de Nostre Seigneur nous rangeant a une vie plus estroitte, soit que nous demeurions en la vie commune et en l'observance seule des Commandemens, nous aurons en tout de la difficulté : car si nous nous retirons du monde, nous aurons de la peyne de tenir perpétuellement bridés et sujetz nos appetitz, renoncer a nous mesmes, re- signer nostre propre volonté et vivre en une tres absolue sujettion sous les loix de l'obéissance, chasteté et pauvreté ; si nous demeurons au chemin commun, nous aurons une peyne perpétuelle a combattre le monde qui nous environnera, a resister aux fréquentes occasions de pecher qui nous arrivent, et a tenir nostre barque sauve parmi tant de tempestes.

Consideres quatriesmement, qu'en l'une et en l'autre vie, servant bien Nostre Seigneur nous aurons mille consolations. Hors du monde, le seul contentement d'avoir tout quitté pour Dieu vaut mieux que mille mondes ; la douceur d'estre conduit par l'obeyssance, d'estre conservé par les loix, et d'estre comme a couvert des plus grandes embusches, sont de grandes suavités : layssant a part la paix et tranquillité qu'on y treuve, le playsir d'estre occupé nuit et jour a l'orayson et choses divines, et mille telles delices. Et quant a la vie commune, la liberté, la varieté du service qu'on peut rendre a Nostre Seigneur, l'aysance de n'avoir a observer que les Commandemens de Dieu, et cent autres telles considérations la rendent fort délectable.

Sur tout cela : Helas ! dires vous a Dieu, Seigneur, en quelle condition vous serviray-je ? Ah ! mon ame, ou que ton Dieu t'appelle, tu luy seras fidele : mais de quel costé t'est il advis que tu ferois mieux ? Examinés un peu vostre esprit pour sçavoir s'il sent point aucune inclination plustost d'un costé que d'autre, et l'ayant descouvert, ne faites encor point de résolution, ains attendes jusques a ce qu'on vous le dise.

L'arrivée de Marie et Joseph à Bethléem; ils reçoivent le mépris avec une douceur incomparable. - Le moindre oubli excite notre arrogance. - L' " establerie " pour le Sauveur, et " les superbes edifices " pour les pécheurs. - Tout est pauvre dans cette naissance et nous ne cherchons qu'à nous satisfaire.

Imagines vous de voir saint Joseph avec la sainte Vierge, sur le point de son accouchement, arriver en Bethleem et chercher par tout a loger, sans treuver aucun qui les veuille recevoir (Lc 2,7,12). 0 Dieu, quel mespris et rejet le monde fait des gens celestes et saintz, et comme ces deux saintes ames embrassent volontier cette abjection ! Ilz ne s'eslevent point, ilz ne font point de remonstrances de leur qualité, mais tout simplement reçoivent ces refus et aspretés avec une douceur nompareille. Ah ! misérable que je suis ! le moindre oubli que l'on fait de l'honneur pointilleux qui m'est deu, ou que je m'imagine m'estre deu, me trouble, m'inquiete, excite mon arrogance et ma fierté ; par tout je me pousse a vive force es premiers rangs. Helas ! quand auray je cette vertu, le mespris de rnoy mesme et des vanités?

Consideres comme saint Joseph et Nostre Dame entrent dans l'entree et porche qui servoit par fois d'establerie aux estrangers, pour y faire le glorieux enfantement du Sauveur. Ou sont les superbes edifices que l'ambition du monde esleve pour l'habitation des vilz et détestables pecheurs ? Ah ! quel mespris des grandeurs du monde nous a enseigné ce divin Sauveur ! Que bienheureux sont ceux qui sçavent aymer la sainte simplicité et rnoderation ! Miserable que je suis, il me faut des palais, encor n'est ce pas asses ; et voyla mon Sauveur sous un toit tout percé, et sur du foin, pauvrement et piteusement logé.

Consideres ce divin petit Enfançon né nud, frileux, dans une cresche, enveloppé de bandelettes. Helas ! que tout est pauvre, que tout est vil et abject en cet accouchement, et que nous sommes doüilletz et sujetz a nos commodités, amoureux des sensualités ! Il faut grandement exciter en nous le mespris du monde et le desir de souffrir pour Nostre Seigneur les abjections, mesayses, pauvretés et manquemens.

TRISTESSE, INQUIÉTUDE : Rose Bourgeois mai 1605 (XXVI, 224) cf XIII,25 et IVD part.IV, ch.11

La tristesse et l'inquiétude s'engendrent l'une l'autre, et pourquoi. - L'âme peut chercher à être délivrée d'un mal ou pour l'amour de Dieu ou pour l'amour propre : effets contraires de ces deux amours. - Grand mal de l'inquiétude ; d'où elle vient. - Quand on tombe en quelque imperfection, rasseoir d'abord l'esprit et puis y mettre ordre. - La sentinelle de l'âme. - Notre " edification spirituelle " doit se faire dans une grande paix. - La tristesse peut être bonne ou mauvaise, mais elle est plus souvent mauvaise. - Ses productions. - Marques de la mauvaise tristesse et de la bonne. - D'où vient la différence qui existe entre elles : le Saint-Esprit est " l'unique Consolateur "; le malin esprit, " un vray desolateur ". - Remèdes contre la mauvaise tristesse : avoir patience; contrarier ses inclinations ; chanter des cantiques spirituels ; s'employer aux oeuvres extérieures ; faire souvent des actes extérieurs de ferveur ; la discipline modérée ; la prière et s'adresser à Dieu avec des mots de confiance ; la sainte Communion ; l'ouverture de coeur.

La tristesse engendre l'inquiétude, et l'inquiétude engendre aussi la tristesse. C'est pourquoy il faut traitter de l'une et de l'autre ensemble, et les remedes de l'une sont prouffitables pour l'autre. Et affin que vous entendies comme la tristesse et l'inquietude s'engendrent l'une l'autre, sçaches que la tristesse

n'est autre chose que la douleur d'esprit que nous avons du mal qui est en nous contre nostre gré, soit que le mal soit intérieur ou qu'il soit extérieur, comme pauvreté, maladie, infamie, mespris ; intérieur, comme ignorance, sécheresse, mauvaise inclination, peché, imperfection, répugnance au bien.

Quand donq l'ame sent quelque mal en soy, elle se desplaist premièrement de l'avoir, et voyla la tristesse. Secondement, elle voudroit et desire en estre quitte, cherchant les moyens de s'en desfaire ; et jusques la il n'y a point de mal, et ces deux actes sont louables. Mais, troisiesmernent, l'ame cherchant les moyens d'estre delivree du mal qu'elle sent, peut les chercher pour l'amour de Dieu ou pour l'amour propre : si c'est pour l'amour de Dieu, elle les cherchera avec patience, humilité et douceur, attendant le bien non tant de soy mesme et de sa propre diligence, comme de la miséricorde de Dieu ; mays si elle les cherche pour l'amour propre, elle s'empressera a la queste des moyens de sa délivrance, comme si ce bonheur dependoit d'elle plus que de Dieu. Je ne dis pas qu'elle pense cela, mais je dis qu'elle s'empresse comme si elle le pensoit, et cela provient de ce que, ne rencontrant pas de premier abord la delivrance de son mal, elle entre en de grandes inquiétudes et impatiences. Voyla donques l'inquiétude arrivee, et peu apres arrive, quatriesmement, une extreme tristesse, parce que l'inquiétude n'ostant pas le mal, ains au contraire l'empirant, l'on tumbe en une angoisse desmesuree, avec une défaillance de force et troublement d'esprit si grand, qu'il luy semble ne pouvoir jamais en estre quitte ; et de la elle passe a un abisme de tristesse qui luy fait abandonner l'espérance et le soin de mieux faire. Vous voyes donques que la tristesse, qui de soy n'est pas mauvaise en son commencement, engendre l'inquiétude, et que, réciproquement, l'inquiétude engendre une autre tristesse, qui de soy est tres dangereuse.

De l'inquiétude

Je ne diray que peu de chose de cette inquiétude, pour ce que ses remedes sont presque pareilz a ceux que je donne pour la tristesse, et aussi parce que je vous renvoye aux 14, 15, 16 chapitres du Combat spirituel. Je diray seulement ces deux ou trois motz.

L'inquietude, mere de la mauvaise tristesse, est le plus grand mal qui puisse arriver a l'ame, excepté le peché ; car il n'y a aucun defaut qui empesche plus le progres en la vertu et l'expulsion du vice que l'inquietiide. Et comme les seditions en une république la ruynent entièrement et empeschent qu'on ne puisse combattre l'ennemy, ainsy nostre coeur estant.troublé en soy mesme, perd la force d'acquérir les vertus et de se servir des moyens qu'il devroit employer contre ses ennemis, lesquelz ont, comme l'on dit, la commodité de pescher en eau trouble.

2. L'inquietude provient d'un ardent et desreglé desir d'estre delivré du mal que l'on sent ou en l'esprit ou au cors ; et néanmoins, tant s'en faut que cette inquiétude serve a la délivrance, qu'au contraire elle ne sert qu'a la retarder. Qu'est ce qui fait que les oyseaux ou autres animaux demeurent pris dans les filetz, sinon qu'y estans entrés, ilz se desbattent et remuent dereglement pour en vistement sortir, et ce faysant ilz s'embarrassent et empeschent tant plus. Ceux qui sont parmi les halliers et buissons, s'ilz veulent courir et s'empresser a cheminer, ilz se piquent et deschirent ; mais s'ilz vont tout bellement, des- tournant les espines de part et d'autre, ilz passent plus vistement et sans piqueure.

3. Quand nous cherchons trop ardemrnent une chose, nous la passons souvent sans la voir, et jamais besoigne que l'on fait a la haste ne fut bien faite. C'est pourquoy, estans turnbés dans les filetz de quelques imperfections, nous n'en sortirons pas par l'inquiétude, au contraire nous nous embarrasserons tous-jours davantage. Il faut donq rasseoir nostre esprit et jugement, et puis tout bellement y mettre ordre; je ne veux pas dire négligemment, mais sans empressement, trouble, ni inquiétude. Et pour parvenir a cela, il faut lire et relire les 14, 15 et 16 chapitres du Combat spirituel. Il faut surtout tenir la sentinelle de laquelle parle le Combat spirituel, laquelle nous advertira de tout ce qui voudra esmouvoir aucun trouble ou empressement en nostre coeur, sous quelque pretexte que ce soit . Cette sentinelle qui doit estre entree en l'ame, peut estre signifiee en ce que le mont de Sion estoit enclos ën Hierusalem, qui veut dire Vision de paix ; et Sion, selon plusieurs, veut dire sentinelle et eschauguette. Or, cette sentinelle ne doit estre autre chose qu'un soin tres particulier de la conservation du repos intérieur, lequel nous devons spécialement renouveller au commencement de tous nos exercices, au soir, au matin, au midi.

4- Nostre Seigneur ne voulut point que son Temple fust edifié par David (3 R 5,3), roy tressaint, mais belliqueux, ni qu'en l'édification fust ouy aucun marteau, ni aucun fer (3 R 6,7) ; mais par Salomon, roy pacifique (2 R 5,3 ;6,7;7,13) : signe qu'il ne veut pas que nostre édification spirituelle se fasse sinon en tres grande paix et tranquillité, laquelle il faut tous-jours demander a Dieu, comme enseigne le roy David ( Ps 121,6) : Demandes, dit il, ce qu'il faut pour la paix de Hierusalem. Aussi Nostre Seigneur renvoyait tous-jours les penitens en paix Allez en paix, disoit il (Lc 7,50).

De la tristesse

La tristesse peut estre bonne ou mauvaise (IVD part IV, ch 12), selon le dire de saint Paul (2 Co 7,10) - La tristesse qui est selon Dieu opere la penitence pour le salut, la tristesse du monde, la mort.

2. L'ennemy se sert de la tristesse pour exercer ses tentations a l'endroit des bons ; car, comme il tasche de faire res-jouir les mauvais au mal, aussi tasche il de faire attrister les bons au bien. Et comme il ne peut procurer le mal qu'en le faysant treuver aggreable, aussi ne peut il destourner du bien qu'en le faysant treuver desaggreable. Mays outre cela, le malin se plaist en la tristesse et melancholie, parce qu'il est luy mesme triste et melancholique, et le sera éternellement, dont il voudroit qu'un chacun fust comme luy.

3. La tristesse est presque ordinairement mauvaise et rarement bonne ; car, selon les Docteurs, l'arbre de tristesse produit huit branches, sçavoir: miséricorde, penitence, angoisse, paresse, indignation, jalousie, envie et impatience ; entre lesquelles, comme vous voyes, il n'y a que les deux premières qui soyent purement bonnes. Ce qui a fait dire au Sage, en l'Ecclesiast. (30,25), que la tristesse en tue beau- coup, et qu'il n'y a point de prouffit en elle ; parce que pour deux bons ruisseaux qui en proviennent, il y en a six tres mauvais.

Signes de la mauvaise tristesse

La mauvaise tristesse trouble l'esprit, agite l'ame et la met en inquiétude. Dont le roy David ne se plaint pas seulement de la tristesse, disant : Pourquoy es tu triste, o mon ame ? mais encores du troublement et inquiétude, adjoustant: Et pourquoy me troubles-tu ? (Ps 42,5) Mais la bonne tristesse laysse une grande paix et tranquillité en l'esprit ; c'est pourquoy Nostre Seigneur, apres avoir predit a ses Apostres : Vous seres tristes (Jn 16,20 ;14,27), il adjouste : Et que vostre coeur ne soit point troublé, et n'ayes Point de crainte, etc. Voicy que ma tres amere amertume est en paix ( Is 38,17).

La mauvaise tristesse vient comme une gresle, avec un changement inopiné et des terreurs et impétuosités bien grandes, et tout a coup, sans que l'on puisse dire d'ou elle vient, car elle n'a point de fondement ni de rayson ; ains, apres qu'elle est arrivee, elle en cherche de tous costés pour se parer. Mays la bonne tristesse vient doucement en l'ame, comme une pluye douce qui attrempe les chaleurs des consolations, et avec quelque rayson precedente.

La mauvaise tristesse perd coeur, s'endort, s'assoupit et rend inutile, faysant abandonner le soin et I'oeuvre, comme dit le Psalmiste (Pr 15,13 ; Gn 21,15), et comme Agar, qui laissa son filz sous l'arbre pour pleurer. La bonne tristesse donne force et courage, et ne laisse point, ni n'abandonne un bon dessein ; comme fit la tristesse de Nostre Seigneur, laquelle, quoy que si grande qu'il n'en fust jamais de telle, ne l'empescha pas de prier et d'avoir soin de ses Apostres (Mt 26,38 ; Jn 18,8). Et Nostre Dame ayant perdu son Filz fut bien triste, mais elle ne laissa pas de le chercher diligemment (Lc 2,41 ; Mc 16,1 ; Jn 20,1) ; comme fit aussi la Magdeleyne, sans s'arrester a lamenter et pleurer inutilement.

La mauvaise tristesse obscurcit l'entendement, prive l'ame de conseil, de résolution et de jugement, comme elle fit ceux desquelz parlant le Psalmiste (Ps 106,27), il dit qu'ilz lurent troublés et esbranslés comme un homme qui est ivre, et toute leur sagesse fut devoree ; on cherche les remedes ça et la confusément, sans dessein et comme a tastons. La bonne ouvre l'esprit, le rend clair et lumineux, et, comme dit le Psalmiste (Is 28,19), sa vexation donne l'entendement.

La mauvaise empesche la priere, degouste de l'orayson, et donne desfiance de la bonté de Dieu ; la bonne, au contraire, est de Dieu, asseure la personne, accroist la confiance en Dieu, fait prier et invoquer sa miséricorde : La tribulation et l'angoisse m'ont troublé, mais vos commandemens ont esté ma meditation (Ps 118,143), disoit David.

Bref, ceux qui sont occupés de la mauvaise tristesse ont une infinité d'horreurs, d'erreurs et de craintes inutiles, de peynes et de peurs d'estre abandonnés de Dieu, d'estre en sa disgrace, de ne devoir plus se présenter a luy pour luy demander pardon, que tout leur est contraire et a leur salut, et sont comme Caïn, qui pensoit que tous ceux qui le rencontreroyent le voudroyent tuer (Gn 4,14). Ilz pensent que Dieu soit inéquitable en leur endroit, et severe jusqu'a l'éternité, et le tout pour leur particulier seulement, estimant tous les autres asses heureux au pris d'eux : ce qui provient d'une secrette superbe qui leur persuade qu'ilz devroyent estre plus fervens et meilleurs que les autres, plus parfaitz que nul autre. Bref, s'ilz y pensent bien, ilz trouveront que ce qu'ilz pensent leur faute plus considerable, c'est parce qu'ilz se pensent eux mesmes plus considerables.

Mais la bonne tristesse fait ce discours : Je suis misérable, vile et abjecte creature, et partant, Dieu exercera en moy sa miséricorde ; car la vertu se parfait dans l'infirmité ( 2 Co 12,9), et ne s'estonne point d'estre pauvre et misérable.

Or, le fondement de ces différences qui sont entre la bonne et la mauvaise tristesse, c'est que le Saint Esprit est Autheur de la bonne tristesse ; et parce qu'il est l'unique Consolateur (Jn 14,16 ; 16,7), ses opérations ne peuvent estre separees de consolation ; parce qu'il est la vraye Lumiere, elles ne peuvent estre separees de clairté ; bref, parce qu'il est le vray Bien, ses opérations ne peuvent estre separees du vray bien : si que les fruitz d'iceluy, dit saint Paul (Ga 5,22), sont charité, joye, paix, patience, benignité, longanimité. Au contraire, le malin esprit, autheur de la mauvaise tristesse (car je ne parle point de la tristesse naturelle, qui a plus besoin de medecins que de théologiens), c'est un vray desolateur, tenebreux et embarrasseur ; et ses fruitz ne peuvent estre que hayne, tristesse, inquiétude, chagrin, malice, d&eacut